J’peux pas, j’ai piscine! Ou la nouvelle roulette russe du nucléaire.

Avec l’électricité d’origine nucléaire, EDF produit peu de gaz carbonique, mais une grande quantité de déchets radioactifs : plutonium et autres produits de la réaction nucléaire, mais aussi une énorme masse de matériaux contaminés dans les centrales. Tous sont plus ou moins actifs et à vie plus ou moins longue, mais constituent une pollution très lourde et durable pour la planète entière.

Le plutonium est une matière radioactive artificielle. Il se forme au cours de la fission par transmutation de l’uranium qui capte un neutron supplémentaire. 1% du combustible à base d’uranium se transforme ainsi en plutonium. Sa demi-vie de 24 000 ans le rend particulièrement radioactif et dangereux. Chaque année 1200 tonnes de combustible usé, contenant 12 tonnes de plutonium, sortent de nos centrales. La toxicité du plutonium est extrême, puisque sa dose létale est de l’ordre du microgramme.

Que faire de ce poison?

En premier lieu, EDF ne le considère pas comme «déchet» mais comme matière «valorisable», car on peut l’extraire du combustible usé après une longue et difficile série d’opérations chimiques et mécaniques connue sous le nom de «retraitement». Le plutonium peut ensuite entrer dans la fabrication de bombes atomiques de type Nagasaki ou dans un nouveau combustible pour réacteurs civils sous forme de MOX (Mélange d’ Oxydes d’uranium et de plutonium), utilisé dans certains de nos réacteurs ainsi qu’à Fukushima. Le combustible ne séjourne que trois ans dans un réacteur. Le MOX après ces 3 années de service ne peut pas être retraité.

Le plutonium pourrait aussi alimenter plus tard les hypothétiques générateurs de 4ème génération de type Superphénix si on arrivait un jour à les construire…

Le «recyclage» du plutonium pour l’usage militaire n’est plus nécessaire actuellement car avec la production annuelle de la France, on pourrait fabriquer environ 2 000 bombes atomiques ; on ne saurait pas où les stocker en attendant l’apocalypse mondiale.

Donc, EDF doit entreposer son combustible usé. La difficulté est que le MOX usé est encore très «chaud», c’est à dire radioactif, et qu’il doit impérativement être refroidi dans des bassins très spéciaux appelés piscines, pour ne pas affoler les populations. Ce refroidissement du MOX doit durer environ 70 ans (on manque de recul expérimental, actuellement) avant un entreposage éventuel en profondeur de type Bure. Voilà pourquoi les nouvelles piscines sont calculées pour une durée de vie de 100 ans. Une piscine est en fait un immense lieu de stockage de matières hautement radioactives, une sorte de déchetterie industrielle pouvant contenir des centaines de cœurs de réacteurs nucléaires: Ces combustibles usés doivent rester en permanence immergés dans une eau refroidie : si l’eau fuyait ou entrait en ébullition, le combustible entrerait en fusion comme à Fukushima.

Les bassins de stockage de La Hague n’y suffisant plus, EDF doit envisager de construire de nouveaux bassins de stockage pour y entreposer le combustible usé qu’elle va produire dans les années à venir. En effet, la politique énergétique actuelle de la France consiste à poursuivre la fuite en avant en continuant de produire de l’électricité d’origine nucléaire en même quantité qu’aujourd’hui. La production de combustible usé sera donc maintenue au rythme de 1200 t/an. « L’abaissement » à 50% de la part du
nucléaire dans la production d’électricité ne sera que relatif et dû à l’augmentation de la part des énergies renouvelables.

Le projet de piscine centralisée est en route et EDF a déposé aux autorités de contrôle, ASN et IRSN, son dossier d’options de sûreté (DOS), sur lequel repose toute l’étude de la réalisation. Le projet prévoit la construction de deux bassins d’une surface à peine plus petite qu’une piscine olympique, mais 4 fois plus profonds, soit 11m pour permettre la manutention sous l’eau des assemblages de 5 m.

De très nombreuses contraintes y sont étudiées et des réponses étonnantes sont présentées pour faire face aux différentes difficultés :

  • transfert télécommandé depuis les wagons de chemin de fer jusque dans le bassin.
  • ventilation des locaux
  • refroidissement de l’eau du bassin
  • étanchéité du bassin
  • risque de criticité (explosion nucléaire)
  • résistance aux séismes
  • résistance aux inondations
  • résistance à la chute d’avions
  • incendies
  • pannes électriques
  • etc …

Tout semble être prévu, calculé, dimensionné et il y a réponse à tout. Sauf que certaines agressions externes ne sont pas prises en compte, simplement parce qu’ elles sont ingérables, parce qu’on ne sait pas y répondre. Ce qui suit en fait un bref inventaire qui ne se prétend pas exhaustif.

Projet de piscine centralisée, des risques non maîtrisés

De nombreux risques correspondant à des agressions internes et externes ont été envisagés dans le DOS. Ils semblent maîtrisés. Ces risques traditionnels correspondent à ceux qui ont été pris en compte sur les autres installations nucléaires de base.

Cependant d’autres risques existent liés à d’autres agressions qui ne sont pas envisagées. Cette lacune les rend d’autant plus redoutables pour les installations nucléaires.

1) Risque de canicule record : Avec le dérèglement climatique, il faut prévoir des pointes de chaleur dépassant 50°C dans les 100 ans à venir. En situation de canicule extrême, l’incertitude demeure sur l’efficacité du refroidissement par l’air prévu pour la nouvelle piscine.

2) Risque de guerre ou d’attentat : la piscine ne résisterait pas à un bombardement ou à une explosion, même légère.

3) Risque de chute d’avion : Le DOS l’envisage sans préciser la masse ni la vitesse de l’avion qui pourrait impacter l’installation sans la détruire. La résistance de celle-ci reste donc douteuse. De plus, les cas récents de crashes volontaires d’avions civils rendent inappropriés les calculs probabilistes basés sur des impacts accidentels. La maîtrise du risque de chute d’avion reste à démontrer.

4) Risque d’impact de météorite : De nombreux impacts sont enregistrés sur terre, le risque est certes faible, mais pas nul.: si la chute d’une météorite entre Civaux et le Blayais remonte à quelques millions d’années, celle de Tcheliabinsk en 2013 est tombée à proximité du centre de traitement nucléaire de Mayak, qui avait connu un accident nucléaire majeur en 1957. Chaque année, la terre reçoit 40 000 tonnes de météorites, poussières ou bolides. Voir note 1.

5) Risque de black-out électrique large et prolongé. L’indisponibilité du réseau de distribution d’électricité causés par de nombreux courts-circuits et par la destruction des réseaux serait dramatique pour l’ensemble des installations nucléaire en France .La redondance des unités de production n’y pourraient rien changer. Cette situation pourrait provoquer des pannes de refroidissement dans les réacteurs nucléaires entraînant des accidents nucléaires majeurs.
Deux phénomènes pourraient provoquer un black-out large et prolongé: une tempête solaire majeure ou une éruption volcanique majeure.

5-1) La tempête solaire : En 1859 une série d’éruptions solaires a notablement affecté la Terre. Elle a notamment produit de très nombreuses aurores polaires visibles jusque dans certaines régions tropicales et a causé de graves dommages au réseau de télégraphie avec des courts-circuits et des incendies.

Ce phénomène, s’il se produisait de nouveau de nos jours, serait catastrophique pour nos sociétés totalement dépendantes de l’électricité. Ce flux d’énergie d’origine solaire peut se montrer dévastateur avec des coups de foudre qui mettraient nos réseaux de distribution d’électricité hors d’usage, et avec des incendies qui détruiraient durablement les circuits et leurs composants. Il faudrait des mois pour tout réparer. L’agression pourrait impacter la terre entière. Voir note 2.

5-2) L’éruption volcanique majeure : Les très fortes éruptions volcaniques s’accompagnent fréquemment d’une puissante émission de gaz sulfuriques. Ces gaz, combinés à la pluie, peuvent former des acides conducteurs d’électricité, et créer des court-circuits et des incendies qui pourraient détruire les réseaux de distribution d’électricité sur l’Europe entière. L’éruption du volcan islandais Laki en 1783 devrait nous alerter.Voir note 3.

5-3 Les courts-circuits dans les centrales : les leçons des incidents de Forsmark (Suède)et de Ma’anshan (Taïwan).(cf note 4)

Ces deux centrales ont subi de forts court-circuits à l’extérieur de leur installation sur le réseau 400 KV.

Dans chaque cas, on a observé que le court-circuit arrive à «remonter» dans les circuits électriques en causant des pannes multiples, de graves dommages, voir des incendies comme ce fût le cas à Ma’anshan où toutes les armoires électriques avaient brûlé en plongeant la centrale dans un black-out interne de deux heures. Le court-circuit avait été causé par un brouillard marin chargé de sel provoquant un défaut d’isolement sur les isolateurs.

À Forsmark, une banale maladresse au cours d’une opération de maintenance à la sortie de l’installation a provoqué un black-out interne qui empêchait le démarrage des diesels générateurs de secours. Après 27 mn, ces diesels ont été redémarrés « in extremis », évitant la panne de refroidissement du réacteur.

Aucune prise en compte de ces événements, pourtant assez « récents » à l’ échelle de l’humanité, n’est faite par les constructeurs d’installations nucléaire, ni par les organismes de contrôle.

Les diesels, générateurs de secours, n’ont que trois jours d’autonomies dans les centrales, on peut penser que cette autonomie serait la même pour la piscine. Ce délai est notoirement insuffisant car l’approvisionnement en fuel ne serait pas garanti pour l’ensemble du parc nucléaire de France en cas de black-out large et prolongé.

À chacun de ces risques correspond le danger de perte de refroidissement de l’eau du bassin: l’eau se mettrait à bouillir et à s’évaporer. Les assemblages de combustible seraient dénoyés et se mettraient fondre, comme ils l’ont fait à Mayak (cf note 5), à Tchernobyl à Fukushima. Cela donnerait un accident nucléaire super-majeur à cause de la grande masse de matière radioactive en fusion: il faudrait ajouter un échelon à l’échelle INES (International nuclear events scale).

En ce qui concerne les agressions externes, la non maîtrise de ces risques constitue un danger majeur pour nos installations nucléaires, dont la piscine centralisée fait partie. L’examen de ces risques devrait faire partie du DOS, sans préjuger des conclusions qui pourraient en résulter.
Mais qu’est-ce qui nous force à jouer ainsi à la roulette russe avec nos installations nucléaires ?

Jacques Terracher, le 05/05/19

Une version plus complète de cet article est disponible ici

1 Comment

  1. Bravo Jacques pour ce tableau courageux !

    Il faut maintenant donner une dimension collective à notre refus. Il y a un an les AT-Poitou invitaient les antinucléaires à rédiger des « cahiers de prévenances » pour s’emparer entre autres de la question du nucléaire. Il y a eu peu d’échos mais un regain de rébellion est venu des Gilets Jaunes. Il y a une chronologie à dérouler :

    – la première condition, c’est bien qu’un peuple se réveille, prenne conscience de son existence, de sa force légitime, de ses capacités à s’organiser, à élargir son assise et à dépasser les inévitables conflits.

    – la première tâche, c’est de répertorier les besoins vitaux : nourriture logement transports. Il faudrait pour cela mettre en place des groupes locaux thématiques

    – et les premières décisions collectives, que nous devrons trouver le moyen de rendre effectives, concerneront le choix des moyens d’y répondre, en prenant en mains la production, l’approvisionnement et la distribution, le plus localement, le plus équitablement et le plus respectueusement possible.

    La décision d’arrêter le nucléaire prendra place à ce moment-là !

    Francesca

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