Un hommage de Cyrille Gallion à Luc Bonet, décédé le dimanche 7 décembre 2025 :
« En 1994, Luc Bonet était déjà un « ancien » de la Fédération Anarchiste. Avec sa compagne Christine, ils avaient une dizaine d’années de militantisme derrière eux. Luc avait même été secrétaire général de la FA. Sa vision était limpide : l’anarchisme devrait être la norme sociale, pas d’extrémisme, mais de la construction. Il racontait qu’à l’âge de 17 ans, quand il s’était découvert anarchiste, il n’avait pas dormi de la nuit. Cette révélation intime marqua le début d’un engagement qui ne le quitta jamais.
Fils unique de réfugiés espagnols, Luc avait grandi à Montpellier. Son père, catalan proche du POUM durant la guerre civile, lui avait dit un jour devant la télévision qu’« à son époque, les patrons, on les passait par la fenêtre ». Luc avait ri, prenant cela pour une boutade. Il comprit plus tard que ce n’était pas une simple image, mais le témoignage d’une époque où la lutte des classes prenait des formes radicales. Cette prise de conscience tardive le marqua profondément. Luc entretenait un lien fort avec ses racines catalanes, notamment la région de Poblet, et était un lecteur attentif de Juan Garcia Oliver, ministre de la CNT durant la guerre civile espagnole.
Luc était de ceux qui posent. Quand d’autres fonçaient, lui prenait le temps d’ancrer les choses dans la durée. Être rationnel et se donner les moyens : culturels (écrire, donner des conférences), financiers (tenir des trésoreries, trouver des fonds), matériels (des locaux, des outils), et humains. Il savait accueillir et prendre soin des personnes. Quand il écrivait, il vérifiait, structurait, affinait. Luc aimait l’honnêteté intellectuelle et encourageait chacun à faire confiance.
À Poitiers, sous son impulsion, la FA puis la CNT avaient leur place dans la cité. Le militantisme s’y pratiquait de manière ouverte, naturelle. Luc avait été l’un des créateurs du label de musique On a faim. Début juin 1995, au congrès de la FA, il prit sa carte à la CNT. Ce choix marquait une évolution : passer à l’anarcho-syndicalisme de terrain. Avec des camarades, il créa et développa la CNT à Poitiers, lui donnant une réelle implantation militante et institutionnelle.
Luc tenait à cette position institutionnelle. Pour lui, les anarchistes étaient certes minoritaires, mais ni marginaux, ni extrémistes. Il défendait l’anarchisme comme une force tranquille, capable de montrer par l’exemple qu’une autre organisation sociale était possible. Grâce à sa persévérance, la CNT obtint de la mairie de Poitiers un local qui existe toujours. Les membres actuels saluent sa mémoire chaque fois qu’ils franchissent cette porte.
La CNT Poitiers, grâce en grande partie à Luc, incarnait la capacité à réfléchir, à lutter et à construire : Oratore, Bellatore et Laboratore¹. Oratore : Luc était un intellectuel du mouvement, capable de théoriser, d’écrire, de transmettre. Ses conférences et articles construisaient une culture politique exigeante et accessible. Bellatore : Il savait se battre avec intelligence. Sa stratégie : « On cherche une faille et on ne lâche pas ». Pas de militantisme spectaculaire, mais une obstination méthodique. Laboratore : Surtout, Luc était un bâtisseur. Il construisait des alternatives concrètes – structures associatives, emplois, solidarités matérielles.
Les victoires furent nombreuses. Les emplois « Boing Boing » : des contrats ultra-précaires pour étudiants à la médiathèque, présentés comme une « opportunité ». La CNT identifia les failles juridiques et mena campagne : la ville recula. La complémentaire santé gratuite : après plusieurs semaines de lutte contre le Conseil général, la CNT obtint une couverture santé gratuite pour plusieurs milliers de personnes précaires du département, avant même la CMU. Reconnaissance institutionnelle : Luc fit en sorte que la CNT siège dans les intersyndicales à égalité avec les autres confédérations. Les techniciens de l’inspection du travail et les prud’hommes reconnurent l’investissement de la CNT pour défendre les plus précaires – nettoyage, services à la personne. Être anarchiste sans être marginal : le pari de Luc.
Quand un sujet l’intéressait, Luc l’étudiait jusqu’à devenir expert. La philosophie : à la fac, il obtint une licence et étudia particulièrement Spinoza. Le philosophe hollandais, avec son refus de la transcendance et son rationalisme, résonnait avec sa vision anarchiste. Spinoza proposait une éthique fondée sur la puissance d’agir et la joie – philosophie de l’émancipation par la connaissance. Luc était anti-théiste mais pas anti-religieux obtus. Il affirmait : « Un prolo de culture athée sera toujours plus proche d’un prolo musulman que d’un bourgeois athée ». La question sociale primait sur les clivages culturels. L’économie : il devint expert, reprenant l’héritage de Proudhon. Il écrivit des articles remarqués et donna des cours d’économie sociale à la fac du Mans.
En parallèle de son syndicalisme, Luc soutint activement – souvent comme trésorier – le développement d’initiatives portées par des camarades cénétistes. La CNT des années 2000 était aussi une pépinière d’entreprises autogérées. Aujourd’hui, plusieurs dizaines de salariés lui doivent en partie leur emploi. Toujours la même stratégie : ne pas foncer tête baissée, mais construire solidement, patiemment.
Au-delà de l’anarcho-syndicalisme, Luc s’investit profondément dans le développement de structures de solidarité sociale. Cette dimension de son engagement illustrait parfaitement sa vision du Laboratore : bâtir des alternatives concrètes, créer des solidarités durables, transformer les rapports sociaux par la pratique.
De 2007 à 2018, Luc s’investit fortement dans le développement et la gestion du CIF-SP Solidaires entre les âges. Cette association de solidarité entre les générations incarnait sa conception de l’entraide : non pas de la charité descendante, mais une organisation horizontale où chacun apporte et reçoit. Le CIF-SP développa des services multiples – transport solidaire, formation professionnelle, soutien aux aidants, prévention de la maltraitance envers les personnes âgées – et construisit un modèle économique viable basé sur des financements publics et l’engagement bénévole. Luc y apporta sa rigueur de gestionnaire, sa capacité à monter des dossiers de subventions, à structurer des projets sur le long terme. L’association compte aujourd’hui près de 5 000 adhérents et déploie ses activités sur plusieurs départements de Nouvelle-Aquitaine. Cette réussite porte l’empreinte de Luc : construire solidement, ancrer dans les territoires, professionnaliser sans perdre l’âme militante.
Luc soutint et présida ensuite le CIR-SP, structure issue du CIF-SP et devenue depuis l’association Le Centre. Cette capacité à faire essaimer les projets, à créer de nouvelles structures à partir d’expériences réussies, témoignait de sa vision stratégique. Luc ne se contentait pas de gérer l’existant, il anticipait les besoins, identifiait les opportunités, créait les conditions d’un développement organique.
Dans les années 2010, il fut président de La Maison de la Solidarité, structure qui regroupait des dizaines d’associations de solidarité à Poitiers. Ce rôle de coordination révélait une autre facette de Luc : sa capacité à fédérer, à créer du commun entre des structures diverses. La Maison de la Solidarité n’était pas une simple mutualisation de locaux, mais un espace de coopération, de réflexion collective, de mutualisation des compétences. Luc y apportait sa connaissance fine des financements publics, son réseau, sa légitimité auprès des institutions. Il faisait le lien entre le monde associatif et les pouvoirs publics, négociait, défendait l’intérêt collectif.
À l’aube de 2025, Luc s’investit fortement dans l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) et devint délégué départemental de la Vienne et des Deux-Sèvres. Cet engagement pour la fin de vie choisie s’inscrivait dans sa cohérence libertaire : le droit de disposer de son corps, de sa vie, de sa mort. À l’ADMD, Luc retrouvait les mêmes exigences qui avaient structuré tous ses engagements : informer, accompagner, défendre des droits fondamentaux, construire une légitimité pour faire évoluer la loi. Il apportait à cette association sa rigueur, son écoute, sa capacité à accueillir la parole des personnes confrontées à la fin de vie.
Enfin, il était membre depuis quelques années du conseil d’administration du Centre de Santé des 3 Cités, poursuivant son engagement pour l’accès aux soins des populations précaires. Les centres de santé, avec leur modèle mutualiste et leur refus du dépassement d’honoraires, incarnaient une autre manière de penser la santé : non pas comme un marché, mais comme un droit. Luc y retrouvait ses convictions : l’égalité d’accès, la solidarité, la gestion collective.
Ces dernières années, Luc nourrissait ses réflexions avec l’anthropologie anarchiste. Depuis six mois, il s’était passionné pour la préhistoire, le paléolithique. Ces sociétés égalitaires, sans État ni hiérarchies, illustraient pour lui que l’anarchisme n’était pas une utopie, mais une réalité anthropologique ayant existé durant des dizaines de milliers d’années.
Dans ses derniers échanges, Luc confiait une conviction essentielle : dans le militantisme, dans cette vie en général, il fallait s’amuser. Ne pas enlever le plaisir de l’engagement. Cette phrase résumait sa philosophie. Luc refusait le militantisme doloriste, sacrificiel. Pour lui, l’engagement anarchiste devait être porteur de joie – la joie de construire ensemble, de penser librement, de lutter efficacement, de créer des liens authentiques. Le plaisir n’était pas un supplément d’âme, mais une condition de durabilité. On ne transforme pas le monde en s’épuisant, mais en cultivant les espaces de liberté et de convivialité qui préfigurent la société qu’on veut construire. S’amuser, c’était prendre soin de soi et des autres, faire de la révolution un projet désirable.
Luc Bonet était un compagnon, un camarade, mais avant tout un ami en qui on avait confiance. Cette confiance se construisait sur des décennies de cohérence, de fidélité à ses principes, de générosité. Luc n’était pas de ces figures charismatiques qui monopolisent la lumière ; il était de ceux qui éclairent le chemin des autres, qui rendent possibles les engagements collectifs. Avoir Luc comme ami, c’était avoir quelqu’un qui rappelait que l’émancipation est un chemin long, exigeant, mais profondément humain. Quelqu’un qui incarnait cette phrase qu’il aimait : les moyens déterminent la fin. Quelqu’un dont l’héritage ne se mesure pas en discours enflammés, mais en structures vivantes, en personnes formées, en victoires concrètes, en amitiés durables.
Luc Bonet est décédé le dimanche 7 décembre 2025 après deux ans d’une vaine lutte contre un cancer du pancréas. Il avait 66 ans.
Cyrille Gallion
¹ Les trois ordres de la société médiévale : Ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent.«
******************
Luc était un camarade qui nous était cher et nous l’avions interviewé à web86.info sur les Communs.
.

