« Nous étions cent, nous étions mille, nous étions mille et cent. » Dans sa chanson hommage à la manifestation de Sainte-Soline du 25 mars 2023, Christian Pacher, artiste du Poitou, fait revivre notre foule qui convergeait vers la méga-bassine, ce « gros cratère vide gardé par des robots ». Il chante – et l’interchorale le chantera dans quelques minutes : « Nous sommes venus nombreux du fond de nos villages. Des villages que nos vieux ne reconnaissent plus. Ils ont été vidés et vendues, nos campagnes, à la spéculation qu’on ne rassasie plus. »
Oui, nous étions nombreux et nombreuses à converger de toute la France et d’Europe. Nous étions 30.000. Et nous n’étions pas seulement des milliers de corps ; nous étions des milliers de voix. Nous étions venu.e.s pour dire notre détermination à lutter contre l’accaparement de l’eau, pour chanter notre joie de le faire ensemble, pour crier notre colère face aux projets destructeurs que l’Etat impose par la force. Nous étions venu.e.s pour porter une parole, celle du peuple de l’eau.
Pour la rendre inaudible, l’Etat a employé les pires méthodes : il l’a recouverte de bruits de tirs et d’explosions de grenades. Il a tenté de nous faire taire à jamais. Pourtant, le soir-même, nous témoignions, nous reprenions du souffle et de la voix. Et depuis, nous n’avons jamais cessé. Nous poursuivons la lutte notamment en prenant la parole partout : dans des réunions publiques pour informer les habitants et habitantes des chantiers qui se préparent ; dans les médias pour alerter et défaire le discours du gouvernement ; dans les manifestations pour continuer à dire notre désaccord et pour encourager d’autres à nous rejoindre ; dans les ouvrages qui font traces de nos expériences collectives… Jamais, nous n’avons laissé s’installer le silence et jamais il ne s’installera.
Il n’y a pas quatre porte-paroles, comme voudrait le faire croire l’Etat en réprimant et en assignant en justice nos camarades. Au sein de notre lutte, comme au sein de toutes les luttes sociales et écologiques, il y a des dizaines, des centaines, des milliers de porte-paroles. Dans les rues comme aujourd’hui ; dans tous les collectifs, associations, syndicats, mouvements et partis, groupes d’auto-défense et d’éducation populaire, qui s’organisent au quotidien contre la destruction du vivant et la montée du fascisme. Elles et eux sont nos porte-paroles !
Ce procès en appel est une nouvelle occasion de redire collectivement :
que défendre l’eau face à la catastrophe écologique est une nécessité vitale ;
que de manifester, de s’organiser et de désobéir sont des droits fondamentaux ;
que les luttes contre les bassines sont légitimes, ancrées et toujours aussi déterminées ;
que des alternatives existent, se pratiquent et font leurs preuves et se pratiquent déjà ;
que nous refusons de laisser nos camarades – simples manifestant.es ou porte-paroles – seul.es face à la machine répressive ;
que nous nous tenons toujours au côté des blessé-es graves qui attendent des nouvelles de leur plainte depuis près de 3 ans et qui ont dû subir un véritable fiasco judiciaire, allant d’auditions complaisantes des gendarmes de l’IGGN, à la privation pure et simple de justice par un procureur zelé. Mais, hasard du calendrier, Médiapart et Libération viennent de révèler l’identité du tireur qui à grievement bléssé Serge en effectuant un tir tendu depuis son véhicule blindé. Pourtant c’est toute la hiérarchie qui doit être identifiée et jugée pour avoir sciemment organisé les opérations de répression qui ont marqué la manifestation du 25 mars 2023 contre la bassine de Ste Soline. Le ministre de l’intérieur de l’époque, Monsieur Darmanin, a été à la manoeuvre. Il est aujourd’hui ministre de la justice, pur scandale, pure provocation. Nous appelons à sa destitution et à sa comparution immédiate.
L’Etat fait la sourde-oreille mais nous ne sommes pas dupes : nous savons qu’il nous entend à défaut de nous écouter. Il pense qu’à force de crier nous perdrons notre voix, mais il se trompe. Nous sommes suffisamment nombreux et nombreuses pour nous relayer.
Partout, notre voix porte, nos rangs s’étoffent. Ainsi, depuis cinq ans, de nouveaux collectifs locaux « Bassines Non Merci » voient le jour : après la Vendée, les Deux-Sèvres, la Vienne, la Charente-Maritime, la Boutonne, des habitants et habitantes du Finistère, du Berry, du Puy-de-Dôme, du Gard, de l’Hérault, de l’Indre-et-Loire ont rejoint le mouvement. La Région Parisienne s’est soulevée et a gagné ; le Maine-et-Loire, la Sarthe entrent en lutte… Devant vous aujourd’hui, nous sommes de l’inter Bassines Non Merci, un collectif qui réunit des membres des groupes locaux pour échanger, mutualiser nos moyens, renforcer la lutte contre les bassines.
Sommes-nous des porte-paroles ? Oui. Comme des dizaines, des centaines, des milliers d’autres. Notre camarade Julien Le Guet est l’un des nôtres. Depuis des années, il fait l’objet de surveillance, de pressions, de répression, d’acharnement judiciaire. Nous dénonçons les condamnations qui pèsent sur lui, notamment la dernière en date, particulièrement lourde et injuste : six mois de prison aménagée sous forme d’assignation à résidence avec un bracelet électronique. Nous lui exprimons tout notre soutien, notre force camarade et notre amitié. Force aussi aux camarades de la Confédération paysanne et des Soulèvements de la Terre qui comparaissent aujourd’hui, et de manière générale, à tous ceux et celles qui ont à subir la répression d’Etat, souvent dans un silence assourdissant.
À travers ce procès de l’organisation de la manifestation de Sainte-Soline, ce sont quelques personnes qui sont visées pour leur qualité de porte-paroles des organisations ayant lancé l’appel à mobilisation, alors qu’il s’agit bien de toute une dynamique collective, un mouvement puissant qui s’est levé contre un monde où quelques-uns s’approprient des ressources vitales comme l’eau au détriment du vivant, et au profit de l’agro-industrie toute puissante.
Nous allons continuer depuis Bassines Non Merci à porter la parole de l’eau, la parole du vivant. Nous allons continuer d’informer, d’organiser des débats publics pour dénoncer, expliquer, nous organiser face aux offensives de l’Etat Macron, des Le Cornu, des Duplomb, des Genevard, ces complices zélé·es de l’agro-industrie.
La criminalisation du mouvement de défense du vivant ne passera pas. Nous refusons d’être réduits et réduites au silence.
En désignant nos camarades individuellement, l’Etat croit désorganiser notre mouvement et le voir disparaître. Qu’il entende bien ceci à défaut d’entendre le reste : cela n’arrivera pas ! La lutte continue ! Où que des travaux de bassines débutent : ici où ailleurs, nous nous souléveront. Toujours…
Car le peuple de l’eau est une hydre fascinante, immortelle, dont les membres se coordonnent, pensent et agissent ensemble, et qui se renouvellent à l’infini.
No bassaran !
.


