Par l’équipe Les pâtes au beurre, lieu d’accueil d’écoute anonyme et gratuit pour les parents et leurs enfants, adolescents, et les futurs parents. Nous sommes situé-e-s au RAM de Buxerolles et vous accueillons tous les mardis après-midi (toutes les informations précises à cette adresse, et sur notre page Facebook).


La période de crise sanitaire que nous traversons est inédite et indéniablement marquée par le paradoxe. Nous le retrouvons partout, parfois avec humour sur les réseaux sociaux « Il faut se préparer à une réoufermeture des bars et à une fermouvrance des écoles tout en étant prochoin des autres. C’est le condéfinement; décomprenne qui ne pourra ». Mais le paradoxe est aussi source d’angoisse, comme en témoignent les discours des familles « On ne peut se fier à ce qui dit le gouvernement, un jour c’est comme ça, un autre jour c’est l’inverse. Aux infos, les scientifiques disent tout et son contraire ». Parfois on peut secondariser un peu ce qui nous arrive, le transformer, en rire, parfois cela prend une valeur traumatique.

Le paradoxe, l’injonction paradoxale, le double lien, voilà des concepts qui renvoient à l’archaïque. Parents, enfants, professionnels, personne aujourd’hui n’échappe aux injonctions paradoxales. Elles prennent la forme d’impératifs non questionnables qui pourtant, viennent en contradiction avec d’autres impératifs, ou tout simplement en contradiction avec ce qui nous est familier, ou ce qui constitue nos valeurs. Un exemple (par ailleurs développé par Sophie Marinopoulos dans une interview sur France Culture) est que « les écrans, c’est mauvais pour la santé de mon enfant ; mais avec l’école à distance et les contacts familiaux, il ou elle y passe énormément de temps ! ». Ces contradictions nous plongent dans un état d’angoisse puisqu’en répondant à telle injonction, l’autre injonction ne pourra être satisfaite. La seule certitude que l’on a, c’est de faire le mauvais choix ! Combien alors se sont senti être de mauvais parents.

Le nom de « Pâtes au beurre » donné par Sophie Marinopoulos à son dispositif est un « génial pas de côté » qui institue d’emblée la prévalence de la représentation, de la métaphore et de la sensorialité pouvant soutenir le symbolique du langage face aux impensables de la réalité, face à la sidération qu’entraînent ces injonctions paradoxales.

Les discours politiques, scientistes, institutionnels semblent aujourd’hui se rejoindre dans la toute-puissance, plaçant le sujet dans une position qui n’autorise pas l’interrogation, la critique. Ils enferment la pensée et infantilisent le sujet.

Chaque jour les informations en boucle sur le nombre de morts, compteur qui tourne en direct live ; des experts pour nous dire comment nous comporter, comment nous confiner, qui donnent des recettes de bien-être et d’éducation positive. Cette communication tient plus du mode d’emploi à appliquer, de messages qui s’empilent, se contredisent et sont dispensés par des experts en tout genre. Les infos sont en boucles et pourtant ça ne tourne pas rond. Ces énoncés ne sont pas la parole d’une personne qui s’engage, qui assume la possibilité de l’erreur, du raté. Ils ne laissent pas de place aux doutes, à l’équivoque, ne font pas récit, sont pour tous sans s’adresser à personne. Tout doit être maîtrisé, évalué, objectivé et nous sommes pris dans ce mouvement d’une quête de toujours plus de sécurité, de contrôle. Mais est-ce cela se sentir sécurisé ?

L’épidémie que nous traversons et l’angoisse légitime qu’elle suscite ne semble que faire accélérer cette tendance. L’homme est réduit à un être de besoins, exit ses demandes et ce qui singulièrement l’anime. Le phénomène n’est pas récent, il remonte aux années 80, avec l’introduction de la santé publique – et donc les hôpitaux et les établissements médicaux-sociaux – dans le domaine marchand sous le règne des règles de l’économie de marché et son cortège d’organisations centrées sur les exigences financières. Depuis, et de plus en plus, ces stratégies de management et d’organisations de la santé entraînent une souffrance majeure de tous les professionnels de ce secteur, du fait de la déshumanisation du soin et de la perte du sens des tâches.

La situation inédite de l’épidémie et du confinement qui en a découlé a mis en exergue cette folie gestionnaire et comptable. L’absurdité des politiques ultralibérales a atteint son paroxysme : le manque de lits ou de respirateurs dans les hôpitaux a empêché de soigner un certain nombre de personnes, les personnels soignants ont été fournis en masques périmés dans certains établissements, des personnes âgées, déjà isolées pour certaines, sont décédées dans la solitude la plus totale, etc…

Les institutions déjà bardées de protocole ouvrent de plus en plus souvent le parapluie et en oublient l’humanité de l’homme, la capacité créative et le savoir-faire de ses professionnels. Que penser d’une institution qui pose l’impératif aux professionnel-le-s de produire des visites à domicile à des familles confinées avec leur enfant handicapé, alors que celles-ci les ont refusé devant le risque de contamination ? Quand la logique des « comptes à rendre » à l’organisme financeur prévaut sur l’écoute de l’angoisse des individus, nous ne sommes plus dans une démarche de prendre soin de l’autre. Prendre soin de l’autre n’est-ce pas déjà se défaire de décider à sa place ce qui est bien et bon pour lui ?

Le groupe national, au travers de ses représentants désignés que sont le président, les ministres et les élus, nomme un danger potentiellement mortel pour chaque individu. Il préconise, pour lutter contre le risque de mort, une amputation, temporaires certes, mais conséquente, des libertés individuelles de déplacement et d’inter-actions sociales vitales pour le genre humain. Protéger, éviter les risques, sont les justifications du nombre considérable, en plus du confinement, de recommandations et protocoles, qui ont presque tous une incidence dans les liens entre humains. Du port du masque à la distance physique qui peut aller jusqu’à une incarcération travestie qui ne se nomme pas dans certaines institutions, il semble que les effets délétères ne soient que partiellement envisagés ou relégués aux professionnels du soin et du social qui ont alors la dure tâche de composer avec l’impossible : mettre des pansements sur des hémorragies psychiques créées par des protocoles parfois absurdes, voilà le vécu de certaines équipes. La frustration est omniprésente, comme si tout devenait du « ne pas » : « ne pas être trop proche », « ne pas oublier de bien se laver les mains », « ne pas se rassembler », « ne pas oublier le masque », « ne pas se toucher le visage ». Exit le désir de proximité. Exit le besoin de lien. Contrôler, gérer, mesurer, évaluer, tracer. Surtout sortir de la spontanéité de l’élan vital du lien…

Impossible pour ceux qui se heurtent chaque jour à la relation humaine. La philosophe Cynthya Fleury écrit dans « Le soin est un humanisme » : « Écouter la parole des patients, c’est très vite prendre conscience que toute tentative de désindividuation prend appui sur la déverbalisation. La déverbalisation porte atteinte à la faculté même de conception intellectuelle. Sans les mots pour le dire, la conscience est comme paralysée, stoppée dans son éveil. Les individus qui ont un sentiment de remplaçabilité tombent malades et peuvent opérer des passages à l’acte contre eux-mêmes ou autrui. Ils sont victimes de désubjectivation. Il en est ainsi en politique : quand l’État de droit détruit ses citoyens, en leur donnant un sentiment de chosification, il se porte atteinte à lui-même, car ses sujets anéantis, deviennent étrangers au sentiment d’engagement dans la sphère publique ou traduisent politiquement leurs ressentiments par des votes extrémistes ». La philosophe questionne dans cet ouvrage la capacité des institutions à être imaginative.

Notre équipe poitevine s’est constituée autour de ces questions-là, bien avant le covid 19. Nous nous sommes rassemblés parce que nous avions besoin de raconter, de nous raconter une, des histoires, d’inventer d’autres lieux de soin où l’humain serait non pas au centre d’un protocole mais au centre de l’attention. Nous avons fait connaissance avec Sophie Marinopoulos et les Pâtes au Beurre, et nous avons trouvé-crée notre propre antenne ! L’un des enjeux essentiels est l’accueil de l’autre, de son altérité, de ses embarras. Le temps a pu s’arrêter pendant le confinement, l’espace a pu se restreindre : expériences potentiellement traumatiques. Pourtant, quelle agitation sociale ! les réponses doivent être immédiates, il faut agir. Pas de temps pour la pensée, le débat.

Comment permettre aux familles, dans et par notre écoute contenante, de sortir de la sidération, de se décaler pour se réapproprier un peu de sécurité interne et une capacité de penser ouvrant à la créativité ? Comment les aider à trouver leurs propres solutions ? Le collectif des PAB a répondu aussi à sa façon. Un numéro d’appel national pour un soutien effectif aux familles a été mis en place. L’écoute proposée n’est pas celle du coaching ou de la solution toute faite, il n’y a pas de réponses à l’avance ou de technique à appliquer, malgré la demande insistante par les parents d’une énième recette, après la répétition inopérante de l’application de protocoles glanés sur internet pour résoudre une situation. Nous pensons, au contraire de la proposition de ces recettes toutes faites que l’on retrouve partout, qu’il s’agit d’entendre la question, d’aider à la formuler parfois et d’accompagner le chemin de chaque parent auprès de son enfant. Cela ne se fait pas sans boussole. L’une d’elle, W.-R. Bion* l’a nommée sous le terme de fonction alpha de la mère. La rêverie maternelle permet de transformer les éléments bruts que l’enfant ne peut métaboliser afin qu’il se les approprie. Cette fonction transformatrice est à l’œuvre dans l’écoute que proposent le psychologue et le psychomotricien aux familles qui appellent aux Pâtes au beurre. Ainsi adossés à la richesse et à la diversité des chemins ouverts par Freud et continués par ses différents successeurs, explorateurs des continents de la psyché, nous accueillons chaque groupe familial dans sa spécificité tout en écoutant la singularité de chacun de ses membres. Notre écoute ouvre, ré-ouvre, tient ouverts les chemins et canaux du va-et-vient entre l’individu et le groupe, le présent et le passé, la réalité et les représentations, les représentations et le symbolique du récit, les certitudes et le doute, etc… Nous soutenons la place du subjectif actuellement très violemment écrasé par le bulldozer de l’objectivité dans tous les processus humains, jusque dans le domaine des relations inter-humaines. Et nous constatons que cette écoute singulière, en ouvrant le pensable de la complexité psychique, apaise les vécus catastrophiques parentaux et relance la créativité relationnelle familiale.

Une mère appelle car elle est « en pleine asphyxie » dit-elle. Elle a appelé la veille, et savoir que cet espace de parole existe la contient déjà. Elle raconte son impuissance à accompagner sa fille de 4 ans dans ce confinement qui dure trop longtemps et qui vient condenser toutes les angoisses de la famille. Le confinement isole des espaces et des personnes tierces qui tenaient un rôle important d’aide et de soutien à l’enfant et à la famille (école, grands-parents, pédo psychiatre, psychomotricien, orthophoniste). Cette enfant adoptée à l’âge de 2 ans a grandi dans un orphelinat dans un pays de l’est. A l’adoption, elle présentait des signes d’hospitalisme. Trop peu de contact physique, de relation affective, trop peu d’interactions, si peu que l’on peut l’imaginer se débrouiller seule face aux angoisses du monde. Ce qui tente de faire enveloppe contenante, au moment de l’appel téléphonique de sa mère en détresse, c’est l’agitation motrice et la sollicitation constante envers elle. Les échanges entre le psychologue et la mère permettent un apaisement et procure un contenant suffisamment important pour que cette mère se rassure sur sa capacité à être mère. Le confinement réactive-t-il le confinement physique et psychique de l’orphelinat ? Comment la mère peut-elle se la représenter, cette enfant en souffrance, sans se sentir impuissante, sans confronter l’idéal parental à cette réalité aux allures traumatiques ?

En racontant son histoire, en déposant ses émotions, en étant accueillie par un autre, elle respire à nouveau. Elle n’est plus asphyxiée par ce réel sans perspective, elle peut à nouveau avoir accès à ses besoins/désirs (prendre soin d’elle, jouer de la guitare, etc…). Elle peut revenir vers sa fille avec l’idée qu’elle peut cheminer avec elle.

Dans la phase de déconfinement qui a lieu, qui institue la reprise des activités dans un environnement toujours menacé par l’épidémie, et dans laquelle les difficultés socio-économiques préexistantes se trouvent augmentées, nous continuons de prêter nos oreilles professionnelles pour accueillir les angoisses et détresses parentales.

Nous continuons d’écouter les effets d’une situation totalement inédite sur les individus et sur les familles, le récit qu’elles peuvent en faire. Nous continuons à accueillir la dynamique psychique dans sa dimension consciente et ses ressorts inconscients individuels et groupaux, et donc à accueillir aussi la sidération qu’entraînent des situations absolument particulières comme celle d’une épidémie mondiale gérée par une politique libérale mondiale et relayée par des médias dont le discours a été tour à tour terrifiant, infantilisant, culpabilisant, mais constamment omniprésent.

Pour y arriver, imaginons des poupées russes, la plus petite l’enfant, puis la famille, puis l’équipe des Pâtes au beurre, la fédération des Pâtes au beurre, et de grandes poupées nommées culture, inventivité, humanisme, collectif, etc…

*W-R. Bion (1897-1979) est un psychiatre et psychanalyste britannique, qui s’est intéressé, entre autres, à la naissance de la pensée et des affects chez le bébé en interaction avec son environnement proche.

Claire

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