Plongée dans le lien social du centre pénitentiaire de Vivonne

Henri Rochefort (1831-1913) in Mazas Prison, 1871 (oil on canvas) by Gautier, Armand-Desire (1825-94) oil on canvas Musee d'Art et d'Histoire, Saint-Denis, France Lauros / Giraudon French, out of copyright

Le journaliste Daniel Schneidermann expliquait dans une interview son parti pris du « je » en tant que journaliste, peut-être autant par honnêteté que par gage de qualité de l’article. Quand mon fil Twitter s’est arrêté sur le lien d’un article de la Nouvelle République, avec les mots « Vivonne », « prison », « surveillants », forcément non seulement il me paraissait évident d’écrire au sujet de ces quelques lignes, mais qu’en plus ce serait forcément un peu personnel. Voilà deux saisons estivales que l’agence intérimaire m’envoie à l’accueil des familles du centre pénitentiaire de Vivonne. (ce qui n’est pas le plus pratique sans voiture). Je prévois déjà qu’elle me le proposera à nouveau en premier plan-job quand je reviendrai vers elle désespérée comme à chaque approche de l’été et à la fin de mes contrats étudiants. Elle me le proposera parce qu’ils ont toujours besoin, et même de plus en plus, et qu’en plus je fais parti des formées, alors. Et moi j’accepterais sans doute, soulagée d’avoir un boulot et libérée des recherches d’emploi sans fin. Et puis, hormis les contraintes pratiques personnelles, au moins, on se sent utile.

C’est encore un monde qui échappe (un peu) aux valeurs pionnières du capitalisme : la vitesse, la politesse et l’écoute oui oui, mais surtout la vitesse.  Au contraire on fait du Ruffin à l’accueil des familles, c’est une bonne définition globale du job, même sans le reportage derrière. On prend le temps qu’il faut, selon la personne en face. C’est beaucoup de sémiologie aussi, comme dans tous les jobs d’accueil (et j’en ai fait assez pour pouvoir constituer un jeu des 7 familles de l’accueil, au moins) : on décrypte les signes, la façon dont une personne entre, on sait si c’est la première fois ou non. Si elle est anxieuse, tranquille comme aller à la pharmacie, en colère, à sa façon de bouger la tête. On détermine notre comportement avec quelques petits indices de signes. A la fin du premier été à Vivonne, au terme du contrat, je rejoignais une association, où j’animais bénévolement une fois par mois une émission radiophonique qui permettrait aux familles d’appeler et laisser un message pour les proches détenus. (Cri Fréquence Pierre Levée) 

On ne quitte pas ce monde comme ça, indifféremment.  On a encore envie de s’y raccrocher, parce que les rencontres qu’on y fait, le regard de certains inconnus, les mots qu’ils mettent sur leur misère (parce qu’il est souvent question de misère), ça nous préserve du risque de tomber dans l’indifférence totale, voire le mépris. On garde le besoin étrange de maintenir un lien avec ce réel-là. Ne pas se laisser aller au syndrome de la tour d’ivoire. 

Je ne peux pas dire connaître le job des surveillants en détail. Nous nous rencontrons à l’endroit même de la photo de l’article de La Nouvelle République, à l’entrée de la porte. Nous accompagnons depuis l’accueil des familles un groupe venu au parloir. Les surveillants font l’appel, ils entrent un par un. Nous sommes les intermédiaires entre le monde hors de la prison et celui du centre pénitentiaire. Pour certains, entre le connu et l’inconnu. Eux sont beaucoup de choses différentes : un monde incertain pour certains, les premières fois. En plus, notre discours n’a pas la même fonction : le nôtre est social avant tout, c’est notre job. Je me dis que ça doit se compter sur les doigts d’une main, un job où le social est la base du boulot. Le social n’est pas la nature première de leur travail. Alors sur ce seuil de porte, nous sommes complémentaires, quelque part. 

« Une cinquantaine de surveillants (grévistes et non grévistes) ont de nouveau « bloqué » ce vendredi 8 mars 2018, l’entrée de l’établissement avant de se faire déloger par la gendarmerie. », résume l’article. En farfouillant dans les actualités, je retrouve un autre article de La Nouvelle République, qui suffit à démontrer que l’information présente dans tous les grands journaux nationaux, « l’agression de deux collègues à la prison de Condé-sur-Sarthe (Orne) par un détenu radicalisé », faisait écho au climat pesant sur les autres centres pénitentiaires : « Un détenu a agressé cinq surveillants hier lundi 14 janvier 2019 à l’intérieur de la prison de Vivonne dans la Vienne ».

Peut-être pourrons-nous un jour accueillir les mots des surveillants de Vivonne sur leur quotidien, le pire comme le meilleur (la fraternité manifeste entre eux), en imaginant bien sûr que selon les services, leur regard ne sera pas le même de l’un à l’autre. 

Alice Lebreton

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