Comment un couple poitevin (très) à droite enfila le gilet jaune et pensa voter à gauche

Marc Chagall, "Au-dessus de la ville", 1918.

Histoire vraie.

C’est un exemple très banal que ce couple de Poitiers, de ce couple honnête, qui est bien de la classe dite populaire, de la quarantaine, et pourtant raciste. Ce racisme qui se fait entendre de plus en plus dans cette classe populaire au porte-monnaie de plus en plus modeste. Même dans les repas de famille, le discours raciste s’entend de plus en plus dès qu’il est question d’emploi. Ces gens qui sont aussi ceux qui ont fait élire François Ruffin député dans la Somme, où l’extrême droite avait dépassé les 50% aux régionales de 2015, lorsqu’il leur a dit en toute simplicité que l’ennemi n’est pas le migrant plus pauvre et à l’avenir plus incertain encore, mais les milliardaires qui délocalisent le travail. Les milliardaires dont on doit marteler le nom pour les faire exister en chair et en os dans les esprits. Même si eux les croiser est beaucoup plus rare, c’est plus difficile de mettre un visage sur cette caste dont dépend la vie de tant de gens. Comme quoi, le racisme, c’est peut-être pas un trait de caractère irrémédiable non plus. Il suffit de désigner les véritables acteurs de ces inégalités. Et la Vienne n’est épargnée ni par la pauvreté, y compris chez les personnes âgées, ni par la contamination de l’extrême-droite.

Ce couple a applaudi le samedi 17 novembre les gilets jaunes. Puis le samedi suivant, une braise était en train de prendre chez eux qui, pour une raison que mon propre parcours m’empêche de comprendre, avaient en horreur les manifestations. Et puis tout d’un coup ça prend. Rachat de gilets jaunes et le grand saut arrive le matin samedi 1er décembre au rond-point de Poitiers-Sud. Pause-Déjeuner et retour sur le rond-point l’après-midi. Non seulement ils y vont pour la première fois, mais ils y retournent, lancés dans le grand bain.

Mais ce couple qui enfile le gilet jaune, qui se prend de sympathie pour les camarades des ronds-points, qui se sent tous les jours puni, la dignité chaque jour atteinte, rongée un peu plus, déjà avant l’arrivée des gilets jaunes, se mettait à écouter François Ruffin. Alors là il se passait quelque chose : pourquoi des gens plutôt acquis à Marine Le Pen sont soudain sensibles au discours d’un gauchiste bien trempé ? Même pas le type qui « fait la synthèse » et recettes habituelles. Pour les mêmes raisons que les gens dans la même situation dans la Somme en 2017 : tout d’un coup il leur parle, ils entendent leur histoire. Leur galère infernale. Tout d’un coup une brèche s’ouvre pour combattre concrètement le racisme : c’est dire d’où viennent les inégalités.

Si la gauche répond, elle gagne. La suite pour ce couple : bien sûr on n’en est pas encore aux Européennes, tout semble au jour le jour aussi en ce qui concerne le vote, n’empêche : à l’heure d’aujourd’hui, lui dit, pour les Européennes, « on vote à gauche ». Une phrase toute banale elle aussi, et pourtant combien révolutionnaire pour celui qui la prononce. (à plusieurs reprises)

Il ne faut pas toujours des morales aux histoires, pourtant ici il serait tentant d’en conclure que la gauche ne perd jamais à ne pas abandonner le terrain à l’extrême droite. Tout ceci est histoire d’inégalité, c’est son domaine à elle la gauche, et une porte s’ouvre de plus en plus pour reprendre sa place en première division. Aucun terrain de France ne mérite la capitulation face à l’extrême-droite, surtout quand la réponse est si simple : dire qui s’empiffre vraiment sur le dos des plus humbles, jusqu’à leur sucrer jusqu’à leur dignité.

À défaut de voir le visage de la caste financière, il faudrait (re)voir la scène du film d’Ariane Mnouchkine Molière, ou la vie d’un honnête homme, quand le petit Jean-Baptise Poquelin enfant avec ses frères et sœurs voit sa mère dépérir dans une pièce et un peu plus loin dans le même couloir les médecins ivres en train de se gaver comme des oies des réserves de la familles de viande et de vin. Ils laissent la mère mourir sans même y songer et claquent la porte au nez des enfants pour continuer à s’empiffrer, à n’en plus pouvoir parler ni bouger.

Le rire de ces médecins aux doigts gras et à la tête rouge des plaisirs de la table s’entend encore dans l’indifférence sereine de la caste d’aujourd’hui.

Alice Lebreton

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