Gilets jaunes et gauche radicale : sociologie politique d’une mésentente

Par Pierre Odin.

Pierre Odin habite Poitiers, sociologue et militant anticapitaliste, il est docteur en Science politique. Sujet de thèse : « Travayè an larila – Les travailleurs sont dans la rue » : syndicalisme et protestation en Guadeloupe et en Martinique.

La situation est passablement inédite : rien qu’à Poitiers, on a connu plusieurs mobilisations importantes depuis le début de l’année. La première en réaction à l’expulsion de la Maison hébergeant des mineurs non-accompagnés – avec un grand nombre d’étudiant.e.s et de militant.e.s associatifs en soutien aux migrants. Les deux suivantes ont été des mobilisations syndicales « traditionnelles » – l’une interprofessionnelle et l’autre des personnels de l’éducation nationale – et, enfin, celle des gilets jaunes.

Cela donne un aperçu à la fois de la diversité des terrains de luttes et des acteurs engagés, mais aussi de la dispersion des forces dans l’espace local des mobilisations, donnant à voir un échantillon représentatif de ce qui se produit au niveau national.

A bien y regarder, c’est probablement le mouvement des gilets jaunes qui a le plus surpris : par son ampleur, sa détermination et son apparente spontanéité. Aussi parce que ce mouvement se compose des personnes qui restaient complètement extérieures aux autres mobilisations qui se sont déroulé jusque-là.

« Cette contribution se propose, à partir d’observations locales et d’informations recueillie sur la situation nationale, de fournir quelques réflexions sociologiques et politiques sur la séquence de mobilisations en cours. »

Les militantes et militants des organisations de gauche – toutes tendances confondues – en sont quasiment absents. Dans le même temps, l’accélération du mouvement et la déstabilisation manifeste du pouvoir laisse entrevoir une opportunité unique d’une lutte victorieuse.

Cette contribution se propose, à partir d’observations locales et d’informations recueillie sur la situation nationale, de fournir quelques réflexions sociologiques et politiques sur la séquence de mobilisations en cours.

Regain de tension dans la France « périphérique »

Le nombre important de manifestant.e.s et d’actions de blocages mises en place sur les principaux axes de circulation, opérant un véritable maillage du territoire, place d’emblée le mouvement dans une situation de force – relative, mais réelle – vis-à-vis des autorités politiques. Avec plus de 250 000 manifestant.e.s à travers la France lors de la première journée d’action du 17 novembre, il s’agit de la plus forte mobilisation depuis la fin du mouvement contre la loi travail au printemps 2016.

À l’inverse des mobilisations contre la loi travail, on se rend compte que les militantes et les militants politiques de gauche ont été bien moins présent.e.s, de même que les syndicats dont les effectifs sont davantage stables. Alors que les partis politiques sont souvent les seules organisations à accéder à la visibilité médiatique suffisante pour faire entendre une voix antilibérale ou anticapitaliste et soutenir la protestation les rares à l’avoir fait – comme la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin ou le NPA d’Olivier Besancenot – ont d’abord été très loin d’avoir fait l’unanimité. Dans les régions, peu d’initiatives unitaires semblent parvenir à opérer une jonction durable – quand bien même les initiatives allant dans ce sens à Paris, en Loire-Atlantique, ou encore à Toulouse permettent de se montrer davantage optimistes.

« Il faut avoir l’honnêteté de le dire : c’est l’ensemble des forces de la gauche radicale (politique et syndicale) qui s’est retrouvée mal à l’aise face à cette mobilisation »

Il faut avoir l’honnêteté de le dire : c’est l’ensemble des forces de la gauche radicale (politique et syndicale) qui s’est retrouvée mal à l’aise face à cette mobilisation. La première réaction de nombreuses organisations de gauche a été de dresser un cordon de sécurité avec une mobilisation dont les intonations n’étaient pas sans rappeler le « Jour de colère » phagocyté par l’extrême-droite confusionniste et les groupuscules identitaires.

Cette réaction, compréhensible dans une période marquée par la pression idéologique omniprésente de l’extrême-droite a participé à rendre invisible et à silencier le débat interne aux organisations face à la montée des gilets jaunes, ce qui est regrettable. Pire, elle témoigne probablement d’un réflexe d’autoconservation : se sachant numériquement faibles et peu implantées, les organisations politiques et syndicales ont tardé à prendre la mesure de ce qui était en train de jouer. Ce retard est symptomatique non seulement du manque d’attractivité des organisations à la gauche de la gauche, mais également de leurs difficultés à conserver des militants de terrain, dans une période marquée par la droitisation globale du champ politique et par une poussée électorale de l’extrême-droite.

Effets de contrastes, effets de de distinction

Le jeu d’identifications sociales contradictoires qui s’exprime au sein de cette conjoncture, largement alimenté par la construction médiatique d’une France « scindées en deux » entre classes moyennes intellectuelles urbaines « progressistes » et classes populaires rurales majoritairement réactionnaires, a favorisé des effets de distinction sociale sous prétexte de cohérence idéologique.

Quelques observations simples quant à ces premiers jours de mobilisations permettent, à ce titre, de dépassionner en partie le débat.

Au sein du cycle de protestation entamé ces dernières années, l’occupation est (re)devenu un point central du répertoire contestataire dans l’espace public, aux côté des cortèges manifestants et des grèves. Les formes de protestation apparaissent comme relativement stables dans le temps, même si ces pratiques varient et se déplacent en fonction du profil social de celles et ceux qui contestent. Pour le dire vite, ce n’est pas tant les formes de la lutte qui changent que le regard porté sur elles en fonction du profil sociologique des participant.e.s, et de la présence ou non d’organisations qui agissent comme des signaux positifs ou négatifs.

« L’occupation est (re)devenu un point central du répertoire contestataire dans l’espace public, aux côté des cortèges manifestants et des grèves. »

Si les mouvements sociaux bouleversent le cours ordinaire des choses, les routines sociales ne s’évaporent pas par magie, les façons de penser le monde social non plus : les occupant.e.s de Nuit Debout ou ceux-celles des universités ont déjà tenté d’aménager un espace de discussion politique alternative à la démocratie représentative, sans parvenir à agréger différents secteurs sociaux et sans parvenir à faire pression sur le patronat ou les décideurs publics.

Dans les occupations des axes de communication aux abords des centres commerciaux, on retrouve plutôt des classes moyennes et populaires rurales qui se rendent disponibles pour cette forme de protestation, entre autres choses parce qu’ils et elles sont habitués à fréquenter ces lieux dans le cadre de leur trajets professionnels mais également dans le cadre de leur loisir.

Toutes ces mobilisations ont en commun d’inscrire leur protestation dans un moment particulier, en dehors du travail, essayant de souligner l’écart entre ce qui est mis en place dans le cadre de leur propre mouvement et ce qu’ils se figurent des mobilisations traditionnelles.

Tout ce qui bouge est rouge ?

Reste la question de la façon dont les rapports de force politiques déterminent en partie la trajectoire des mobilisations. Au-delà du « dégagisme » qui s’exprime à l’égard d’Emmanuel Macron et du gouvernement, un grand nombre de participant-e-s du mouvement des gilets jeunes oscillent entre des discours anticapitalistes à l’égard de la politique menée, et des discours autoritaires voire racistes, tout en se déclarant formellement « apolitiques ». Sur le terrain, il est clair que la présence de responsables politiques de droite et d’extrême-droite les actes et les paroles racistes qui ont été rapportées ne sont guère engageant. Rapportées à l’ampleur de la mobilisation, il demeure pourtant difficile de savoir s’ils témoignent d’une emprise réelle de la droite et de l’extrême-droite.

A Poitiers par exemple, les militants du Rassemblement National qui avaient un temps envisagé des rassemblements se gardent le plus souvent d’apparaître à visage découvert.

Dans tous les cas, les discussions menées débordent largement la question du prix de l’essence qui avait servi de démarreur aux mouvements : on discute, pêle-mêle, au sujet de la cherté de la vie, mais aussi de la justesse de l’impôt et de l’injustice des taxes, des institutions politiques – avec, souvent, une focalisation sur le « train de vie » des élites politiques ou économiques et leur déconnexion avec les conditions de vie de la majorité de la population.

« La pire des choses serait probablement de considérer le positionnement des gilets jaunes comme irrationnel ou incohérent au prétexte de leur dissemblance avec le langage de la gauche radicale »

La pire des choses serait probablement de considérer le positionnement des gilets jaunes – extérieur au mouvement ouvrier organisé – comme irrationnel ou incohérent au prétexte de leur dissemblance avec le langage de la gauche radicale.

On le sait : l’adhésion partielle à l’idéologie raciste et autoritaire du Rassemblement National fonctionne avec des raccourcis qui font le lien entre le vécu social et les espérances politiques. Elle mobilise également une forme de combativité qui s’exprime, de façon indistincte, en tenant la dragée haute aux adversaires politiques de la droite nationaliste (les partis qui gouvernent, les militants de gauche) ou sociaux (les élites économiques et intellectuelles, les immigrés et les minorités). Seulement, dans le temps accéléré de la mobilisation, dans un contexte de crise politique et institutionnelle du libéralisme, ces articulations politiques peuvent faire l’objet de retournement, pour peu que les anticapitalistes mettent à profit ces contradictions pour emboîter le pas de la mobilisation en cours et proposer leurs mots d’ordre et leur programme.

En contre-point, il s’agit aussi de voir que des formes de radicalisation gagnent progressivement les contestataires à mesure que des personnes qui ne s’étaient jamais mobilisé font l’expérience de la répression de la part des forces de l’ordre.

Si les réactions oscillent là encore entre des manifestations d’hostilité et un soutien tacite à l’encadrement policier, il apparaît que la répression des militants en sensible augmentation sous les quinquennats Sarkozy et Hollande présente un certain continuum qui ne se limite pas aux militant.e.s du mouvement syndical et étudiant, aux ZAD ou aux habitant.e.s des quartiers populaires.

Si le front contre l’ennemi commun est encore insuffisant pour réaliser la jonction entre des secteurs méfiants les uns vis-à-vis des autres, c’est bien un cycle de contestation qui se dessine et c’est avec ces coordonnées que les anticapitalistes doivent aujourd’hui composer.

« C’est bien un cycle de contestation qui se dessine et c’est avec ces coordonnées que les anticapitalistes doivent aujourd’hui composer »

Les secteurs offensifs du mouvement social – les militant.e.s autonomes du « cortège de tête » et du « black block » – l’ont rapidement compris et sont passés à l’action dans les affrontements parisiens de samedi. On peut avoir des désaccords avec cette stratégie émeutière, mais il faut reconnaître qu’il y en a une.

Il faut, par conséquent, prendre au sérieux ces différentes évolutions politiques, sociales et culturelles, la diversité d’expériences qu’elles recouvrent, et s’abstenir de rabattre trop hâtivement ces comportements sur des catégories idéologiques qui sont celles des mouvements anticapitalistes. D’abord parce que ces catégories sont pour le moment étrangères à une grande partie de la population que la gauche radicale entend représenter et défendre, mais aussi parce que ces catégories sont issues de clivages incompréhensibles pour des personnes qui sont déjà en mouvement et qu’elles les perçoivent comme des freins pour l’action collective.

La sociographie des contestataires, qui allie des fractions paupérisées des classes populaires actives ou retraitées avec le petit patronat des travailleurs indépendants brouille les repères d’un socle salarial que les syndicats voudraient voir rassemblé rajoutant ici à la confusion.

Dans la Vienne, l’absence de jonction entre le rassemblement organisé par la CGT le 1er décembre et la manifestation des gilets jaunes témoigne de cet entre-deux inconfortable. De fait, hormis quelques militant.e.s de Solidiaires, de LO et du NPA et la présence de libertaires (CNT, OCL ou autonomes), la gauche politique et syndicale est largement absente des défilés organisés par les gilets jaunes.

Vers un front unique contre la vie chère ?

S’ils venaient à se coaliser avec dans un vaste mouvement de coalition contre la cherté de la vie (ce qui agite aujourd’hui des organisations comme Solidaires ou certains pans de la CGT), il est probable que le lien qui unirait entre eux ces différents groupes sociaux dans l’arène de la contestation, sans relever du « hasard » ou du « malentendu », repose sur une incertitude quant à la finalité réelle de la mobilisation et aux objectifs.

Il revient aux organisations syndicales et aux partis politiques de relever le pari que recouvre cette incertitude et de faire leurs preuves, de convaincre les différents segments de la population qui se mobilisent de le faire ensemble, et de démontrer dans la pratique que les traditions dont ils se réclament sont encore utiles pour produire des solidarités et pour apporter des solutions politiques.

Là encore, la crainte de la récupération est le symptôme d’une mésentente qui était déjà perceptible au sein des mouvements précédents – le philosophe marxiste Daniel Bensaïd parlait alors de la peur d’ « étatisation du social » associée à la figure des partis.

Au final, l’intérêt des organisations politiques réside précisément dans le fait de créer du lien entre ces différents profils sociaux et de se poser en acteurs stratégiques sur un temps plus long que celui des mouvements sociaux – celui de la prise du pouvoir, y compris « en dehors » d’une situation révolutionnaire.

« La crainte de la récupération est le symptôme d’une mésentente qui était déjà perceptible au sein des mouvements précédents »

Seulement, cette perspective n’est acceptable pour les participants aux mobilisations que si les organisations du mouvement ouvrier se posent en interlocutrices avec lesquelles dialoguer. Il s’agit d’afficher clairement ses ambitions et de ne pas rester prisonniers des préjugés à l’égard de ce mouvement – sous peine de rater définitivement le coche et d’apparaître comme complètement inutiles. La construction d’une radicalité unitaire qui nous fait défaut est probablement à ce prix.

Au cours des dernières mobilisations, les nombreuses revendications féministes, antiracistes (avec dans les deux cas, des conflits pratiques importants autour de la question de la non-mixité) ou contre les violences policières avaient déjà participé à questionner le logiciel de la gauche radicale. Autant de revendications et de pratiques qui, sans être forcément nouvelles, démontraient une volonté d’autonomie et questionnaient le mouvement ouvrier ou la gauche traditionnelle directement dans son rapport au pouvoir : non seulement pour le prendre, mais aussi pour le transformer.

De nouveau, c’est aujourd’hui la composition sociologique du mouvement qui interroge la « gauche » et qui réclame un effort d’adaptation et d’actualisation – traduire les aspirations d’une partie de la classe ouvrière en revendications, en mots d’ordre, en slogans. Ces expérimentations continuent de faire leur chemin, non sans heurts, comme une étape nécessaire à la recherche de nouvelles alliances et à la production d’une nouvelle représentation politique, qui soit à la hauteur des choix de sociétés revendiqués par les différents groupes mobilisés.

Que va devenir cette alchimie du mouvement dans les circuits de refroidissements électoraux des partis politiques?

Un nouveau mouvement populiste à la façon du « Cinq Etoiles » italien qui gouvernera sous la pression de l’extrême-droite, ou une séquence sur laquelle les mobilisations de salarié.e.s pourront s’appuyer pour conquérir des droits nouveaux ?

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