Rencontre avec un agriculteur gérant de méthaniseur

Rencontre avec Yves Debien, éleveur à la Baie des Champs à Sèvres-Anxaumont. « Dans la vie y’a ceux qui causent, et y’a ceux qui font« .

En effet force est de constater qu’à Grand Poitiers, on sait surtout causer. Ce jeudi 11 octobre, c’est réunion sur la méthanisation à la mairie de Poitiers dans le cadre du Plan Climat Air et Energie Territorial (PCAET).

L’enjeu : élaborer une stratégie pour développer cette pratique sur le territoire de Grand Poitiers, et ainsi produire quelques poucentages de plus d’énergie renouvelable tout en limitant les émissions de gaz à effet de serre.

Autour de la table, Grand Poitiers, GrDF, la direction départementale des territoires, l’ADEME .. des gens de bureau, des gens qui causent. Alors ça cause bien des problèmes techniques, du potentiel inexploité selon une étude, des galères administratives, du manque de sensibilisation des habitant.e.s du territoire. Mais pour les actions encore peu de pistes.

Heureusement sont également présents deux agriculteurs, membres d’une association : Vienne Agri Metha. Des gens qui vivent la gestion d’un méthaniseur, et qui selon leurs propres termes sont « au courant de tous les projets de métha de la Vienne« .

Pour avancer, on se dit donc qu’il faudrait les rencontrer ces gens, pour avoir leur vision des choses. Le rendez vous est donc pris ce samedi 3 novembre, à la ferme « La Baie des Champs » pour rencontrer Yves Debien.

Arrivé sur place, force est de constater que Mr Debien et ses associés ne chaument pas : un site de compostage, une huilerie, un magasin de produits locaux, des serres, un méthaniseur sans compter l’élevage de porcs, l’activité sur le site est variée.

Agriculture raisonnée et lien social

Il nous parle de son activité, la question des pratiques agricoles survient : il nous explique comment il pratique l’agriculture de conservation depuis 30 ans : pour recréer une terre plus vivante, comment il a arrêté de la retourner systématiquement et a appris à la couvrir, à planter des cultures intermédiaires pour fixer l’azote et à lui apporter plus de matière organique.

Comment on intéresse les autres agricultures à tous ces sujets alors ? « Notre activité il faut pouvoir en vivre, aujourd’hui il n’y rien qui sécurise nos revenus« . Pour certains il s’agit avant tout de pouvoir sortir la tête de l’eau, pour les autres, ceux qui ont de quoi investir, il s’agit d’être bien conseillé. La première chose à son sens c’est de se parler. La communication, établir du lien entre les gens du coin, c’est le meilleur moyen d’atteindre ce milieu qui reste « plutôt conservateur« .

Pour cela Mr Debien ne ménage pas sa participation dans les syndicats et coopératives : AAMF, Cooperl, TRAME, Vienne Agri Meta …

Cela lui permet de bien connaître son territoire, les besoins des collègues, d’aider des jeunes à s’insérer comme ce jeune maraîcher bio à qui il prête son réseau de chaleur ou ces voisins à qui il donne gratuitement son compost.

Bref un lien social qui lui semble incontournable : « à la campagne il faut se serrer les coudes« .

Le rôle des collectivités

En revanche il ne porte pas les collectivités dans son cœur et nous présente immédiatement ses déboires : un contrat d’achat de plaquettes de bois-énergie avec Poitiers qui s’arrête brutalement pour venir ensuite d’approvisionner au Mans, un petit élevage sur la Baie des Champs qui ferme à cause des réglementations sur la grippe aviaire, des déchets de collectivités non triés et qui contiennent des immondices impropres au compostage, un PLU (Plan Local d’Urbanisme) qui induit des retards de 26 mois dans ses travaux .. les griefs contre les collectivités sont nombreux.

Nous discutons de ce fameux plan climat : pas convainquant pour Mr Debien. Les collectivités ne s’engagent pas vraiment. Il possèdent des déchets valorisables, mais ils ne savent plus les gérer ou ont perdu la main dessus en déléguant leur gestion à Véolia et Suez.

Mais c’est surtout le manque de vision à long terme qui manque : des contrats de trois ans ce n’est rien à l’échelle d’une exploitation agricole ou forestière. Encore une fois, il faut une certaine pérennité, qui, avec les collectivités, n’est jamais garantie. Sur 9 méthaniseurs ouverts en Poitou Charentes à l’époque de Royal, 7 sont à l’arrêt, faute souvent au désengagement des structures qui accompagnaient les projets.

Pourtant il y constamment des déchets de la restauration collective ou des boues d’épuration à valoriser. Ils ont la possibilité d’offrir des débouchés aux producteurs locaux, mais ne le font pas ou très peu. Et quand on leur propose de valoriser certaines matières, ce n’est pas toujours un cadeau : « On n’est pas la poubelle de Grand Poitiers ! » , hors de question pour lui de se faire refourguer des matières compostables de mauvaise qualité ou des boues pleines de métaux lourds qui compromettent la qualité de son engrais.

Alors, ces déchets mal gérés sont enterrés ou prennent la route pour être vendu à qui le veut bien en région parisienne : une aberration !

Malgré tout l’exploitation est toujours debout grâce aux multiples activités développées. Si l’un d’elle s’écroule, si un contrat n’est pas renouvelé, il en reste d’autre pour faire vivre la ferme. La résilience par la diversité de l’activité : une tendance que nous avions également observé dans des exploitations lors du tour étendu Alternatiba.

Le méthaniseur

En route pour le méthaniseur, la pièce maîtresse de l’exploitation. La bête est belle mais a un coup : 2.7 millions d’euros, et 8 ans de boulot, de dossiers à remplir, de visites en France et en Allemagne pour comprendre ce métier nouveau … Le digesteur emporte des déchets aussi variés que des jus sucrés de l’usine Carambar proche, des coproduits laitiers, des restes de pizza … sans oublier évidemment le lisier, et l’indispensable part de plantes issues de l’exploitation : 15% max de cultures dédiées comme le mais, c’est la loi.

Dans la pratique, les aléas des récoltes et des contrats avec les fournisseurs compliquent parfois le mix. Au niveau de la génératrice d’électricité et de l’injection dans le réseau gaz, là aussi les choses sont parfois complexes. Le contrat de revente est strict : c’est tant de kilowatt-heure à l’année et pas plus. Que faire alors des surplus de production ? Les brûler à la torchère ? Un gâchis malheureusement difficile à éviter.

Une nouvelle cuve est en construction, pour stocker le méthane et le digestat excédentaire. Ce dernier est source de nuisance, les voisins et les associations environnementales ne sont pas forcément d’accord avec l’épandage . Mr Debien a choisi de ne plus le transporter par camion à travers les villages voisins : une canalisation enterrée permet de livrer le liquide odorant à 3km sans nuisance. Quand aux odeurs, il les filtre avec de la plaquette de bois broyée, un filtre naturel qui lui évite d’investir dans une colonne à 30.000€ que les bureaux d’études lui ont conseillé. Parfois il suffit d’un peu d’astuce.

Bilan de tout ça : 15.000€ d’économie de chauffage par an, et 70.000€ d’engrais en moins à acheter, sans compter les avantages agronomiques pour sa terre en combinaison avec son compost.

La suite : à travers l’association Vienne Agri méta : aider les collègues du territoire à multiplier l’expérience.

A l’issu de cette visite le constat s’impose : les solutions locales existent, et nous avons la main sur suffisamment de paramètres pour avancer. Certes la Baie des Champs est un cas atypique, mais c’est un exemple concret et vivant, alors pourquoi ne pas s’en inspirer pour en faire la norme ?

Encore faut-il convaincre les donneurs d’ordre du territoire de se mettre à l’action. Nous rassurons Mr Debien : on peut s’occuper de la mobilisation et de faire pression sur Grand Poitiers.

Suite au prochain atelier sur la méthanisation avec Grand Poitiers le 27 novembre prochain.

Texte par Aurélien Fouquet, militant à Alternatiba.

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