Intervention de Christiane Queyreix au 3e édition du festival Raisons d’agir de mars 2018 à Poitiers.

Je voudrais mettre l’accent sur 3 expériences militantes que j’ai vécues: à Nuit debout, Greenpeace et Alternatiba, rappeler leurs caractéristiques propres et leurs points communs.

 

Nuit debout

 

Un mouvement parti de Paris, le 31 mars 2016, sur la place de la république, après une manifestation «contre la loi El Khomri et son monde», à l’appel de François Ruffin, devenu depuis député des Insoumis, et de l’économiste Frédéric Lordon. Mais les participants ont très vite pris leur autonomie et se sont installés, pour durer, sur la place, avant de s’étioler puis de se disperser totalement, courant juillet, se passant volontairement de leaders.

Une expérience inédite en France, dans la lignée des mouvements d’occupation des places, d’Occupy aux indignés, vécue par des milliers de personnes d’abord à Paris, puis dans d’autres villes, d’autres quartiers, jusqu’à gagner plus de 300 villes, dont Rome, Madrid, Bruxelles, Belém, Montréal, Genève, ou Kuala Lumpur, avec des mobilisations dans 28 pays, d’après le compte twitter de Global debout.

Ces rassemblements quotidiens étaient fragiles, rien n’allait de soi, mais des orateurs improbables prenaient la parole avec émotion. Se mettaient en place les questions de durée de prise de parole, des codes gestuels à l’usage du public, la formation de commissions et d’inter-commissions thématiques, des arbitrages collectifs de toutes sortes. Mais aussi des commissions thématiques dont je voudrais montrer en en énonçant quelques-unes la grande diversité: l’accueil, les avocats debout avec leurs codes pour renseigner sur comment faire en cas d’arrestation, les commissions climat, nucléaire, féminisme, parfois non mixtes, constituante, démocratie, télévision debout, radio debout, wiki nuit debout, informatique, consommation debout, doléances debout, création monétaire et démocratie, dessin debout, éducation populaire, économie politique, France Afrique, grève générale, convergence des luttes, jardins potagers, LGBT, manifeste, mémoire commune, migrations, chômeurs debout, peintres debout, poésie, vocabulaire et réinvestissement du sens, vote blanc, refonte du code du travail, orchestre debout, chorale debout… et bien d’autres encore. Certaines fonctionnent toujours par mail.

Puis à 18h tous les soirs, l’assemblée générale, en opposition à l’assemblée nationale. Les temps de parole étaient réglementés, entre les commissions qui rendaient compte de leurs échanges préliminaires, et des demandes de parole dans l’assemblée. Des décisions étaient prises et des actions menées dès le lendemain (nettoyage de banques, manifestations sauvages, …).

J’ai dû passer peut être trois soirées sur la place de la République. Des dizaines de groupe discutaient, à même le sol, en utilisant souvent des bouts de papier en cornet pour mieux s’entendre. Si vous ne trouviez pas une commission qui vous convenait, il suffisait de prendre un carton, d’écrire le nom de la commission souhaitée, et de déambuler sur la place pour ensuite ouvrir un nouveau groupe.

A Poitiers, pendant plus de deux mois, on a aussi partagé de très beaux échanges, avec des rencontres improbables pour beaucoup, comme avec des prostituées qui venaient à la commission féministe, avec les SDF qui ont pu raconter leur parcours, avec des familles de passage au parc de Blossac. Et comme à Paris, avec aussi des jours et des moments plus difficiles, où les SDF avinés monopolisaient la parole, où les échanges n’étaient pas intéressants. Pour autant, de très nombreuses actions ont été décidées et réalisées dans la foulée aussi à Poitiers: la décoration détérioration de la bite des bitards à l’université, l’occupation du centre de tri de la poste, l’aide matériel à une famille vivant en squatt, la réalisation et le collage d’autocollants sur les boutiques du centre-ville pour dénoncer les cadeaux correspondant aux rôles de stéréotypes de genre au moment de la fête des mères, le débarquement de Nuit Debout au conseil municipal au moment du choix lors de la décision d’installer des caméras de surveillance, plusieurs manifestations sauvages, dont une devant chez Monsieur le Maire avec force casseroles et chansons révolutionnaires de la Commune, comme «la semaine sanglante».

Nuit debout a été très critiquée, ne permettant pas de construire politiquement quelque chose de durable, ou pour sa non représentativité de toutes les classes sociales et communautés, ou encore pour certaines violences en fin de nuit. Sur Nuit debout, on a tout entendu : “la moyenne d’âge est de 25 ans”, c’est “un entre-soi de bobos”, on n’y trouve “aucun vrai prolétaire”, mais “une bourgeoisie blanche”, “ce sont des SDF et des punks à chien qui boivent de la bière”, “c’est un rassemblement de militants de l’ultra-gauche».

Une trentaine de sociologues de l’EHESS, de plusieurs universités, du CNRS, ont mené une enquête sociologique sur les participants à Nuit Debout. Cette enquête montre une réalité très large et variée des âges suivant les heures, une population au deux tiers masculine (espace public, horaires tardifs) dont la distribution inégale était discutée au sein du mouvement. Il s’avère que ce sont les quartiers de l’Est parisien qui sont le plus représentés, et 37% des participants viennent de banlieue. Un participant sur dix n’habite pas même en région parisienne. La majorité des participants est diplômée du supérieur long (61 %). Mais le taux de chômage est de 20 % parmi les participants, soit le double de la moyenne nationale. On compte 16 % d’ouvriers parmi les actifs – trois fois plus qu’à Paris, et autant que dans l’Ile-de-France prise dans son ensemble.

Plus d’un tiers des personnes a participé à une manifestation contre le projet de loi El Khomri. Les enquêtés sont 17% à avoir été membre d’un parti politique, et 22 % ont déjà cotisé à un syndicat. Plus de la moitié des enquêtés a eu un ou plusieurs engagements citoyens, associatifs ou caritatifs (aide aux réfugiés, aux sans-papiers, maraudes, associations de parents, de quartier, défense de l’environnement, soutien scolaire, festivals, cafés associatifs, etc.).Et il y a aussi des passants, qui viennent voir, s’impliquent pour la première fois, parfois de loin.

Deux enquêtés sur trois ont apporté du matériel ou des denrées, ont donné de l’argent, pris la parole en Assemblée générale ou participé à une commission. La participation active et assidue aux commissions et peut aussi devenir un engagement à temps plein. Près de 10 % des enquêtés sont même devenus des quasi permanents, qui se rendent à la République tous les jours, avec une sur représentation des professionnels du numérique et des ouvriers.

Pour ce qui est de l’utilité de Nuit Debout, les débats citoyens doivent ils promettre de déboucher sur autre chose qu’eux-mêmes pour être jugés utiles? La politique ne vaut-elle qu’à l’horizon des échéances électorales? Seules 20% des personnes enquêtées ont déclaré souhaiter la transformation de Nuit Debout en parti politique. Beaucoup étaient tiraillés entre le désir “que cela prenne forme”, et le sentiment que l’exploration doit encore se poursuivre. La pluralité des sujets, des causes, des positions, n’étaient-elles pas aussi une caractéristique positive de Nuit Debout?

 

Alternatiba

 

Alternatiba est un mouvement citoyen pour le climat et la justice sociale : son slogan : « Changeons le système, pas le climat ». Pas si éloigné de « contre la loi El Khomri et son monde ».

Né à Bayonne, en 2013, ce mouvement a été créé par des militants basques ayant une solide expérience. Pour rappel, ces mêmes militants sont à l’origine de la création d’une chambre d’agriculture au pays basque (proche de la confédération paysanne), qui, après une âpre bataille juridique avec l’Etat, est devenue légitime et coexiste avec la chambre d’agriculture officielle (plutôt proche de la FNSEA).

Ce mouvement part d’un double constat :

  • Le réchauffement climatique s’accélère et touche les populations les plus pauvres de la planète, menaçant à moyen terme les conditions de vie sur Terre. C’est donc maintenant qu’il faut agir, pour éviter l’emballement climatique.
  • D’autre part, des solutions existent et sont à portée de main. Il faut les montrer, les développer, les renforcer, pour changer le système, et pas le climat.

Alternatiba réunit des milliers de citoyennes et citoyens engagé.e.s face au changement climatique pour promouvoir et mettre en place des alternatives concrètes.

Il s’agit d’une part de construire une société plus juste, plus solidaire, plus soutenable, par la promotion des alternatives existantes.

Et d’autre part de résister et bloquer les projets climaticides, en interpellant les décideurs politiques et économiques sur l’urgence de s’emparer des vraies solutions.

Concrètement, Alternatiba organise avec des milliers de citoyens et citoyennes des villages des alternatives avec des quartiers thématiques sur l’agriculture, l’habitat, l’économie sociale et solidaire, l’habitat, l’énergie, la solidarité, etc…

Aujourd’hui, depuis 2013, pplus de 150 collectifs ont organisés 113 villages, sur le territoire français et au-delà (Suisse, Sénégal, Haïti, Espagne, Grande Bretagne, Belgique, …).

À Poitiers, Alternatiba a accompagné la construction citoyenne du premier village des alternatives en septembre 2017 dans le parc de Blossac et a accueilli plus de 10 000 personnes, en privilégiant des ateliers, des échanges avec le public, la variété des publics et des acteurs (3 partenariats avec Emmaüs, avec Min de Rien,…) et en dénonçant les solutions climaticides comme l’énergie nucléaire ou une ferme usine en projet à Coussais Les Bois par exemple. Un nouveau village encore plus grand verra le jour en 2019 en accueillant des acteurs plus éloignés à priori de ces préoccupations comme les migrants, les chômeurs, les jeunes…

Parallèlement, Alternatiba organise pour la deuxième fois cet été un tour de France en vélo de 5600 kms pour essaimer le message des alternatives, et proposer des formations aux actions non violentes. Ces formations à la désobéissance civile de masse se retrouve dans les camps climats proposés maintenant pour la troisième année cet été pendant quinze jours pour mener des actions spectaculaires de résistances aux projets inutiles, ou désastreux pour l’écologie et le climat.

D’ores et déjà, Alternatiba a participé avec ATTAC, les Amis de la Terre, ANV COP21, aux vols de chaise dans les banques BNP PARIBAS, pour dénoncer l’évasion fiscale qui entrave le versement de fonds qui pourraient être dédiés aux conséquences du réchauffement climatique. Elle a aussi bloqué partiellement le somment du pétrole offshore de Pau en avril 2016 par une action de désobéissance civile de masse également. Cet été, plusieurs actions devraient être proposées également.

 

Greenpeace

 

En septembre 1971, un groupe de militants nord-américains, pacifistes et écologistes, embarquent à bord du Phyllis Cormack pour protester contre les essais nucléaires américains prévus sur l’île d’Amchitka, au large de l’Alaska. Leur but est d’empêcher ces essais en se plaçant au centre de la zone d’essai. Cette action fait sensation dans le monde entier et atteint son but. En 1972, les Etats-Unis, sous la pression massive du public, annoncent la fin des essais nucléaires atmosphériques. Greenpeace était née. Aujourd’hui présente sur tous les continents, et tous les océans, grâce à ses 28 bureaux nationaux et régionaux, et ses 3 bateaux, elle a développé 4 grandes campagnes internationales : l’énergie et le climat, l’agriculture, les océans, les forêts. Ces campagnes sont déclinées internationalement, mais aussi nationalement, et en lien avec des luttes locales et régionales de plus en plus. Greenpeace a remporté de belles victoires, comme en 2015 avec les OGM bannis par la majorité des pays européens, en 2013, le renforcement de la législation UE contre l’importation de bois illégal, en 1996, le traité de l’ONU d’interdiction des essais nucléaires, en 1982, le moratoire international sur la chasse à la baleine pour exemples. Elle compte plus de trois millions d’adhérents à travers le monde qui la soutiennent et agissent avec elle. Greenpeace est une organisation indépendante des Etats, des pouvoirs politiques et économiques. Greenpeace n’est soutenue par aucun parti et n’en soutient aucun.

Les points communs

 

Les points communs de ces 3 mouvements : la non violence, l’indépendance politique et financière, les enjeux globaux qui s’appuient sur des problématiques locales. Les stratégies de mobilisation se diversifient, en fonction des cibles, avec des messages, des formes de mobilisations qui peuvent être simultanément ou consécutivement des pétitions, des actions non violentes, des sensibilisations au grand public, ou auprès de publics ciblés (parents, jeunes, classes sociales non sensibilisées), le développement de plaidoyers et du lobbying auprès des décideurs.

Les rapprochements entre plusieurs grandes ONG, les échanges avec les syndicats, les dialogues avec les partis politiques qui prônent une société plus juste et équitable se font plus pressants.

Il me semble que les gens n’ont pas du tout démissionné par rapport à leurs revendications. Le militantisme n’est pas mort. Il se transforme. Les formes d’engagements ont été revus, les gens s’affranchissent de la tradition du militantisme au sein des partis politiques dont ils se méfient. Ils militent à leur façon.

Alors qu’on pourrait penser qu’il n’y a plus de sens, le militantisme pour un autre monde me semble de plus en plus d’actualité. La quête de sens est présente sous de multiples formes comme le militantisme mais aussi par exemple au cinéma comme dans les films «En quête de sens», «Demain», ou encore dans les reconversions professionnelles vers des activités ayant plus de «sens». Et les participants à Nuit Debout n’ont rien oublié et se mobilisent aujourd’hui face à une volonté gouvernementale de livrer au privé tous les secteurs publics de l’éducation, de la santé, les transports comme la SNCF, ou autres secteurs.

Christiane

Poitiers, le  30 mars 2018

Rédaction

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