TOUT EST POSSIBLE ! Le rêve du Paro Nacional en Colombie

Le 28 avril 2021 restera gravé dans l’Histoire comme étant le début du « Paro Nacional », une mobilisation nationale d’envergure en Colombie. L’Histoire se rappellera de ce « paro » pour sa résistance inspirante, mais également pour ses 80 mort-es (Indepaz [1]), ses près de 300 disparu-es ou encore ses centres de tortures dans des hangars d’épicerie.

Cette mobilisation, qui a duré plus de 8 semaines, rappelle les grandes grèves des années En espagnol, le mot paro, qui signifie arrêt, coexiste avec le mot grève, huelga, décrivant un arrêt de travail des travailleuses et travailleurs d’un ou plusieurs secteurs de l’industrie. Le Paro de 2021 s’est caractérisé par des blocages de route en zone rurale aux abords des réserves autochtones, dans des territoires collectifs des communautés afrodescendantes et dans ceux où l’organisation paysanne est l’autorité locale de facto. Mais surtout, ce Paro a été marqué par des mobilisations urbaines sans précédent dans les dernières 50 années de lutte sociale, ce qui est plus rare en Colombie.

On a beaucoup parlé du rôle de la jeunesse, une jeunesse pauvre des quartiers périphériques et marginalisés des grandes villes, qui ont érigé des barricades et les ont défendus le plus souvent avec le mécanisme d’organisation autonome connu comme la première ligne. Les premières lignes sont au présent latino-américain ce que le black bloc a été aux années des contre-sommets et autres mobilisations contre la globalisation capitaliste. Beaucoup plus colorées, elles se composent de dizaines, voire de centaines de jeunes qui, le plus souvent munis de casques de
vélo et de boucliers faits de tonneaux coupés en deux, défendent la ligne de front. Ces tonneaux sont colorés de graffitis où on lit ACAB [2], 1312 [3], Ni una menos [4] et autres slogans caractéristiques du moment actuel des luttes.

Le rôle des jeunes est peut-être l’élément qui a généré le plus large consensus, à gauche comme à droite, et face à la nécessité d’offrir une réponse suite à l’échec des négociations avec les centrales syndicales, le gouvernement a fait sienne cette analyse des faits, proposant des élections à des conseils de la jeunesse et quelques programmes d’insertion jeunesse. Bien que cette jeunesse combative et colorée soit l’emblème international de ses mobilisations, elle n’était pas seule, épaulée par un tissu social qui s’est solidifié par la création de brigades médicales improvisées, incluant même des cliniques populaires afin d’éviter une arrestation en cas d’hospitalisation, les soupes populaires organisées par les mères de cette jeunesse, les blocages paysans, afros et autochtones qui ont, depuis des décennies maintenant, leurs propres premières lignes appelées « guarde » (guardía indígena). Les gardes autochtones, marrons et paysannes sont des corps de protection communautaire non armés, qui se base sur un fort système d’auto gouvernement communautaire. Les premières lignes sont en quelque sorte un nouveau type de gardes urbaines, mais qui en sont à leurs premiers pas.

En juillet 2021, après 8 semaines de mobilisations, la garde autochtone s’est même rendue à Bogotá pour réaliser une cérémonie auprès des premières lignes du portail de la résistance conscient du fait que ce type d’organisation populaire doit être structurée et consciente de son rôle de protection communautaire dans un pays en guerre depuis tant d’années.

Le portail de la résistance est un des dizaines de lieux qui ont été renommés au cours de cette lutte où se sont entremêlés les déboulonnements de statuts de conquérants coloniaux, aux mains des peuples autochtones, dont le Misak, aux cérémonies d’inauguration qui ont rebaptisé des avenues, des places et des ponts : Pont des milles luttes, Port de la résistance, Passage de l’endurance… Un mouvement qui a conscience d’être en train d’écrire une page de l’Histoire avec un grand H prend le temps de laisser sa trace dans les mémoires.

La Colombie est un pays en guerre, depuis son indépendance et même avant pourrait on dire. La phase actuel du conflit social et politique s’est cristallisée dans un conflit armé depuis 60 ans. Il tire son origine des inégalités de répartitions des terres et des richesses et compte sur la participation de plusieurs dizaines de guérillas révolutionnaires et d’un État criminel lié au narcotrafic et allié des politiques des États-Unis en Amérique latine, caractérisée notamment par l’usage de paramilitaires, forces irrégulières entraînées et contrôlées par le gouvernement.

Les accords de paix et la nouvelle constitution de 1991 avaient dêmobilisé entre autres le M19, guérilla urbaine à laquelle appartenait l’actuel candidat à la présidence Gustavo Petro. Les accords de 2016 ont scindé les FARC entre plusieurs dissidences armées et un parti politique nommé également FARC. Les dialogues de paix avec l’ELN ont été suspendu unilatéralement par l’Etat en 2019.

Les antécédents de cette lutte sont nombreux : en 2008, en pleine guerre, le mouvement autochtone s’était déclaré en Minga, action collective pour le bien commun, et avait marché du sud vers la capitale, réunissant au fil des jours en son sein de nombreuses organisations sociales et communautaires venues grossir les rangs des peuples autochtones qui, selon leurs mots, avaient décidé de risquer de mourir debout plutôt que de mourir à genoux.

Les mouvements étudiants avaient fait la une en 2011 avec la MANE, une alliance nationale qui avait secoué le pays, déversant des milliers d’étudiantes et d’étudiants dans les rues. En 2013, ce sont les accords de libres échanges et leurs effets dévastateurs sur l’économie paysanne et sa possibilité même d’exister alors qu’on privatisait ses semences qui avait donné lieu au premier d’une longue série de Paros agrarios (agraires) – 2014, 2016, 2018 – menant à un processus de négociation avec le gouvernement national en parallèle des négociations de paix avec les guérillas, des FARC et de l’ELN. Tout comme pour les FARC, les accords signés avec ces acteurs du secteur agraire et populaire n’ont pas été respectés et, tout comme avec l’ELN, la table de négociations a finalement été désertée par le gouvernement.

En 2019, le mouvement social colombien cherchant à créer des alliances entre les secteurs ruraux, étudiants, syndicaux et des villes avait lancé un appel à la mobilisation qui avait surpris par sa vigueur, obligeant le gouvernement à décréter des couvre-feux systématiquement défiés par des hordes de voisins munis de casseroles.

C’est ainsi que la pandémie de la COVID-19 est venue perturber cette courbe ascendante, avec des slogans comme « rester chez soi ». Un slogan importé du Nord dans un pays où la majorité sort de chez soi pour gagner son pain quotidien comme travailleuses et travailleurs de l’économie informelle et où respecter les mesures sanitaires signifie mourir de faim. Alors que l’État finançait des compagnies aériennes en péril, le peu d’argent destiné aux paniers alimentaires pour les quartiers les plus appauvris était détourné, laissant ainsi des milliers de personnes dans la faim.

Dès juin 2020, des mobilisations symboliques de quelques centaines de marcheuses et marcheurs alertaient l’attention internationale alors que des chiffons rouges, symboles de la faim, arboraient les fenêtres des maisonnées du pays. En septembre, le ton est monté suite à une scène publique de brutalité policière alors qu’Ordoñez, un chauffeur de taxi étudiant en droit, a été tasé [5] et ensuite battu à mort par la police. Son délit avait été de boire une bière sur la voie publique.

Les vidéos de ses cris suppliant ses bourreaux de le lâcher alors qu’il agonisait sont devenus viraux. À peine quelques jours avant dans la banlieue de Soacha, une dizaine de jeunes étaient morts alors que le poste de quartier avait pris feu. Trois jours d’émeutes ont suivi la diffusion des vidéos d’Ordoñez.

Accompagnement en Colombie Le PASC promeut une vision anti-impérialiste de la solidarité internationale. L’accompagnement agit comme mécanisme de protection auprès des communautés et organisations sociales, tout en ouvrant des espaces pour la construction de liens de solidarité directe entre ici et la Colombie.

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La tension a continué à monter et les mobilisations sporadiques à reprendre jusqu’en avril 2021, où une véritable explosion sociale a saisi l’occasion d’une mobilisation syndicale unitaire pour souffler sur son passage tout ce qui semblait empêcher de changer le monde.

L’étincelle fut un projet de réforme fiscale pour augmenter les taxes et en créer de nouvelles sur des produits de base comme le poulet, le café, le chocolat, le sucre, le sel, etc. Les couches populaires étaient les principales visées par ces nouvelles taxes pendant que l’oligarchie économique et politique est épargnée.

8 semaines de paro. La répression et le terrorisme d’État ont été la réponse du gouvernement. Les scènes d’horreur, de torture, les mort-es, ont fini par parvenir à freiner les assemblées populaires de quartier, leurs barricades et les blocages. Cependant, cet épisode a marqué les consciences. La pandémie a d’abord agi comme couvercle, invisibilisant la colère qui gronde, mais elle est ensuite devenue un catalyseur d’une ébullition sous pression.

C’est maintenant le tour des élections – celle des conseils jeunesse était en 2021, puis les parlementaires et les présidentielles auront lieu en 2022 – d’agir comme un couvercle, sur cette colère qui ne s’est pas apaisée.

Une coalition progressiste est en marche et un candidat alternatif a des chances de prendre la présidence pour la première fois de l’histoire, mais, quelle que soit l’issue de ces élections, le panorama qui suivra est incertain et risque d’être mouvementé.

Un gouvernement alternatif fera-t-il face à une tentative de coup d’État ou au moins de déstabilisation par les États-Unis et les forces militaires et paramilitaires qu’ils ont entraînées, comme au Pérou il y a peu ou en Bolivie, au Honduras pour ne nommer que quelques exemples récents. Et s’il peut gouverner, ce gouvernement sera-t-il en mesure d’améliorer substantiellement les conditions de vie de la population au sein d’une économie dépendante des marchés globaux et des caprices du capital ?

Que sera-t-il possible de transformer dans un pays où améliorer les conditions de travail, par exemple instaurer la journée de 8h ou encore un salaire minimum qui permettrait de manger, sans parler d’une assurance chômage semble relever d’un programme anticapitaliste alors qu’il ne s’agit que de gains sociaux libéraux ?

Les élections des conseils jeunesse n’ont pas connu l’engouement escompté par le gouvernement, la guerre continue de faire rage et de déplacer massivement des populations comme les centaines d’Emberás du Chocó refugié-es dans un parc au centre de Bogotá affrontant quotidiennement des risques d’éviction par la police antiémeute, alors qu’elles ne réclament que le droit de retourner sur leurs territoires en paix. Cette histoire s’écrira sous peu, nourrie des espoirs accumulés dans ce Paro National qui a permis de croire, ne serait-ce qu’un instant, que tout était possible.

Le PASC est un collectif qui depuis 2003 réalise de l’accompagnement auprès de communautés et organisations colombiennes, tout en faisant des liens entre des luttes ici et en Colombie face à l’imposition de méga-projets d’extraction des ressources.

Le PASC fait partie du réseau de la REDHER qui rassemble des groupes de solidarité d’Europe, d’Amérique du Nord et des mouvements sociaux colombien.
www.redcolombia.org/presentacied-europea/

PROJET ACCOMPAGNEMENT SOLIDARITE COLOMBIE
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[1] Indepaz 2021 – LISTADO DE LAS 80 VÍCTIMAS DE VIOLENCIA HOMICIDA EN EL MARCO DEL PARO NACIONAL AL 23 DE JULIO. En ligne: http://www.indepaz.org.co/victimas-de-violencia-homicida-en-el-marco-del-paro-nacional/
[2] All Cops Are Bastard
[3] 1312 = ACAB
[4] Pas une de moins (slogan féministe contre les féminicides).
[5] Utilisation du taser (afin d’immobiliser la personne par électrocution).

Jairo

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