Un compte-rendu d’une conférence à Canopé à Poitiers en novembre 2018 sur le thème « Médias et éducation »

Table-ronde : intervenants : Arnault Varanne ( rédacteur en chef de Le 7 hebdo) (animateur)- Didier Moreau (directeur de l’Espace Mendès-France) – Anne Tréguer, rédactrice en chef à France- Bleu Poitou – Guillaume Borssard, cofondateur de Hoaxbuster – Serge Barbet, directeur du CLEMI. (Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information)

Premiers constats : une méfiance selon certains intervenants des citoyens vis-à-vis des journalistes, mais unanimité en général sur la révolution du rapport aux médias depuis l’influence des réseaux sociaux dans le quotidien des gens (depuis 2007 environ en France selon le directeur du CLEMI, quand la pratique des réseaux sociaux devient plus massive ).

Devant le lien évident entre ces deux constats à propos de phénomènes de société, la rédactrice en chef de France Bleu Poitou définit notre époque comme celle des « post-news », c’est-à-dire comme un recroquevillèrent sur soi, un désintérêt de l’extérieur. Elle précise être elle-même en charge d’une équipe de 7 journalistes, pour qui la première règle établie demeure celle de la « source fiable », point particulièrement appuyé par l’impératif de la « vigilance extrême ». Cette journaliste d’une radio locale tire de ce présent échiquier médiatique la conséquence d’une radio, son medium, qui n’est d’une manière générale plus seulement de la radio : les recherches d’élargissement de l’audimat rend nécessaire la diffusion de l’information à présent autour de vidéos, de l’usage du smartphone et des réseaux sociaux…

D’une manière générale, la pratique des réseaux sociaux est vécue comme un phénomène à doubles-faces : celle de l’accès à l’information qui ne requiert plus par conséquent la nécessité des grands médias, privés comme publics. Mais cette alternative facile, pratique et illimitée est pointée par les intervenants comme étant aussi des lieux où la fiabilité des sources peut être douteuse. Sans même encore parler du grand thème surmédiatisé des fake-news, ou encore d’une ouverture au monde pas si ouverte que ça régie par la vision du monde étroit des algorithmes (on ne voit que ce que l’on aime/ « like » déjà, les opinions suggérées dans le fil des actualités sont déjà les nôtres) et par conséquent par la logique commerciale des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), il semble que l’internaute ne doute pas de la source, n’y réfléchisse pas. Une analyse qui peut déjà poser un paradoxe : un débat est lancé sur une possible méfiance du public envers les journalistes, mais les internautes n’auraient pas de distance vis-à-vis des informations diffusées devant leurs écrans…

À partir de-là, les avis divergent malgré des constats communs. Le directeur du CLEMI, Serge Barbet, se montre plus prudent vis-à-vis d’une éventuelle méfiance généralisée des citoyens. Alors que la presse régionale pose le constat d’un échec de la part des groupes de médias à renouveler son auditoire.

Toutefois, la fin de ce premier temps de discussion laisse à penser que le rapport aux médias ne peut plus se penser sans évoquer la question des GAFAM, et la posture politique à adopter vis-à-vis de ces grandes firmes. Ils sont décrits comme « aspirant » par nature les contenus, et comme « transformant » en profondeur les pratiques des médias. 75% des jeunes déclareraient s’informer sur les réseaux sociaux selon le CLEMI.

Guillaume Brossat, cofondateur du Hoaxbuster, complète l’exigence de la fiabilité des sources en précisant l’importance du temps : l’information de qualité exige surtout du temps. Peut-être en opposition à la rapidité avec laquelle l’internaute ingurgite un flux de multiples petites information dans son fil d’actualité. Il confirme d’autre part cette tendance naturelle des citoyens à aller de nous-mêmes vers nos propres goûts et opinions, ce qu’accentue forcément l’algorithme. L’intervenant témoigne de l’expérience du succès de son site par conséquent très médiatisé lorsqu’il est créé il y a 17 ans. Suite à un article du Monde (journal national, qui fait figure de grande référence) à l’époque qui lui est consacré, le site passe de 500 à 5000 visites. Le contact avec les grands médias traditionnels a pour conséquence une diffusion massive : la même information est vue partout.

Didier Moreau, directeur de l’espace Mendès France et spécialisé dans la question des fake-news, rappelle les enseignements qu’il tire lui-même du philosophe Edgar Morin autour des notions-clés de contexte / régulation. L’alternative recherchée est celle d’une communauté de territoire augmentée : ce qui importe, c’est le « lien » du collectif. On retrouve dans cette notion la philosophie première à la fois du monde des médias, des réseaux sociaux, et du local en général, comme dans les communautés de quartiers. Didier Moreau cité « Toute avancée technologique a son Titanic » (Paul Virilio, sociologue ). Une dimension sociale évidente semble pouvoir émerger, non à partir d’une culture de masse mais d’une culture locale, et bien au-delà du champ de la classe, mais entre les réseaux sociaux et les quartiers, notamment. Ce débat semble être l’esquisse d’une série d’autres qui demande à trouver une posture sociale (en opposition au règne du GAFAM).

Le sujet de l’enseignement aux médias au sein de l’Éducation nationale connaît plusieurs tentatives de projets ces dernières années :

  • en janvier 2015 : proposition de projet inabouti sur l’information aux médias des élèves, notamment l’enseignement laïque du fait religieux. Le CLEMI précise que les liens prennent une tout autre importance suite aux attentats du Bataclan.
  • Loi de refondation de juillet en 2013 : éducation aux médias et à l’information parmi les compétences indispensables requises chez les élèves.

Bilan : plus on va vers le virtuel, plus il faut se réapproprier du lien. L’enjeu du croisement des enseignants comme des acteurs est de devenir, ainsi que les élèves, des activistes. Créer du lien. (social) dans cette lutte idéologique exprimée par un ancien cadre de la multinationale Facebook « Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social 1».

Alice Lebreton

Rédaction

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